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lundi 26 avril 2010

Schweller et l'underbalancing dans les relations internationales


Je viens de lire le dernier livre de Randall L. Schweller, Unanswered Threats: Political Constraints on the Balance of Power (Princeton University Press, 2006, 182 pages).

Au sein de la théorie des relations internationales, l'auteur peut être rattaché au réalisme néo-classique et Paul Grosser en fait l'«étoile montante du réalisme aux États-Unis» pour mieux le critiquer (Comment écrire l'histoire des relations internationales aujourd'hui? Quelques réflexions à partir de l'Empire britannique).
Le concept-clé que développe dans cet essai l'universitaire américain est l'underbalancing, ce que l'on peut essayer de traduire de l'américain comme «l'insuffisante opposition» ou encore la «sous-réaction».

"Les relations internationales abondent d'exemples où des pays menacés n'ont pas su identifier un danger réel et immédiat ou, de façon plus caractéristique, n'ont tout simplement pas réagi à ce danger ou, de façon plus symptomatique encore, ont réagi de façon dérisoire et imprudente. Cette attitude, que je nomme la sous-réaction, va à l'encontre de l'hypothèse qui est au cœur du structuro-réalisme (ou néoréalisme), à savoir que les états menacés vont réagir face aux dangereuses accumulations de pouvoir par la formation d'alliances ou la course aux armements.":
« International politics [...] has seen many instances [...] where threatened countries have failed to recognize a clear and present danger or, more typically, have simply not reacted to it or, more typically still, have responded in paltry and imprudent ways. This behavior, which I shall call underbalancing, runs directly contrary to the core prediction of structural realist theory, namely, that threatened states will balance against dangerous accumulations of power by forming alliances and/ or building arms.» (page 1)

"Il y a sous-réaction quand un Etat ne réagit pas, ou alors réagit de façon trop maladroite pour faire face à un ennemi dangereux et déterminé alors que les efforts de l'Etat seraient essentiels pour décourager ou vaincre cet adversaire":
«[...] underbalancing, which occurs when the state does not balance or does so inefficiently in response to a dangereous and unappeasable aggressor, and the state's efforts are essential to deter or defeat it.» (page 10)


Pour appuyer sa critique du néoréalisme, Randall Schweller considère que, depuis la fin de la Guerre froide, aucun pays n'est à même de contester l'hyperpuissance américaine, laquelle n'a pas provoqué, comme le supposait l'approche réaliste, de contestation généralisée en vue d'établir un nouveau rapport de force:
«[...] no peer competitor has yet emerged more than a decade after bipolarity to balance against the United States. Contrary to realist predictions, unipolarity has not provoked global alarm to restore a balance of power.» (page 2)


Dans cet ouvrage, l'auteur propose d'expliquer la sous-réaction par le biais de la politique intérieure:
«[...] this book focuses on the question of underbalancing and presents a domestic-politics explanation.» (page 4)

Randall Schweller se réclame ainsi de la nouvelle vague réaliste néoclassique qui a émergé depuis les années 1990, laquelle postule que les positionnements diplomatiques des Etats résultent du filtre apposé aux questions internationales par les préoccupations nationales:
«The theme of this book fits squarely within the new wave of neoclassical realist research, which emerged in the early 1990s and posits that systemic pressures are filtered through intervening domestic variables to produce foreign policy behaviors». (page 6)

Pour Randall Schweller, le réalisme en tant que théorie des relations internationales est valable dans un Etat où le processus de décision est sanctuarisé et les relations sociales apaisées. Inversement, les Etats qui font face à des lignes de fracture au sein de leur élite et plus largement de leur société sont moins susceptibles de rechercher le rapport de force:
«The closer the policymaking process and actual state-society relations approximate a unitary actor, the more accurate realism's predictions. Conversely, when states are divided at the elite and societal levels, they are less likely to behave in accordance with balance-of-power predictions. [...] Leaders of incoherent states are less willing and able to undertake high political and policy risks to mobilize national resources for balancing purposes than are leaders of coherent states». (page 11)

Randall Schweller considère qu'à l'échelle nationale quatre facteurs explicatifs peuvent remettre en cause la recherche du rapport de force -et donc expliquer la sous-réaction. Premièrement, le désaccord au sein des élites sur la nature et la dimension de la menace. Deuxièmement, la fragmentation de ces mêmes élites. Troisièmement, l'absence de cohésion sociale au sein de l'Etat. Quatrièmement, la vulnérabilité du régime ou du gouvernement.
« [...] I argue that four factors at the domestic-political level of analysis thwart balancing behavior [...] The first is elite consensus (disagreement) about the nature and extent of the threat [...] In other words, do elites agree or disagree about the external environment and the type of strategic adjustement [...] that is required to meet the threat and protect the state's strategic interests?
The second variable is elite cohesion (fragmentation). [...]
The third variable is social cohesion (fragmentation). [...]
Finally, the degree of regime or government vulnerability is an important factor in determining whether a state will be able to balance effectively.»


Pour aller plus loin:
Randall L. Schweller, Unanswered Threats: Political Constraints on the Balance of Power, Princeton University Press, Princeton studies in international history and politics, 2006, 182 pages.
Il n'y a pas beaucoup de pages internet en langue française consacrées au réalisme néo-classique et à R. L. Schweller. Il faut plutôt fréquenter des moteurs de recherche anglophones.
Pierre Grosser, «Comment écrire l’histoire des relations internationales aujourd’hui ? Quelques réflexions à partir de l’Empire britannique», Histoire@Politique. Politique, culture, société, N°10, janvier-avril 2010, www.histoire-politique.fr

lundi 27 juillet 2009

Quel lien entre les films Taxi et la citoyenneté?

Soit une question de reprise en ESD: Quel lien feriez-vous entre les films Taxi (1, 2, 3, 4) et la citoyenneté?



Question posée à Châlons par un jury chargé des questions d'éducation civique.

Le premier film de cette série était intéressant par la rencontre qu'il proposait entre un jeune beur ex-livreur de pizzas voulant devenir chauffeur de taxi et un jeune blanc, inspecteur de police et incapable de décrocher son permis de conduire.

Toutefois, dès le premier film, et d'une manière plus marquée dans les suites, machines et vitesse sont glorifiées et témoignent d'un certain regard puéril et égoïste sur le monde. Les héros n'agissent qu'au gré de leurs pulsions, se montrent incapables d'un quelconque détachement et ne considèrent jamais le tort qu'ils pourraient causer à autrui. Or, depuis la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la liberté consiste à "pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui" (article 4). En outre, la citoyenneté, être citoyen c'est avoir des droits mais aussi des devoirs: les héros de ces films semblent singulièrement ignorer cette contrepartie.

Enfin ces films ont été critiqués pour la mauvaise image qu'ils donnent de la police, satire facile probablement destinée à plaire au public jeune de cette série.

Qu'est-ce que la citoyenneté?

Soit une question de reprise en ESD: Qu'est-ce que la citoyenneté?

La citoyenneté, c'est être citoyen, c'est-à-dire exercer ses droits et ses devoirs envers la collectivité.

La femme est l'avenir de l'homme

Soit une question de reprise en ESD: Peut-on dire avec Aragon que "la femme est l'avenir de l'homme?"

Question posée à Châlons par un jury chargé des questions de géographie.

Aragon a écrit cette phrase célèbre dans son poème Le fou d'Elsa.

Pour ce qui est de la géographie de la population, c'est indéniable. Les aires géographiques comme l'Inde ou la Chine qui privilégient les garçons quand les gouvernements imposent les limitations de naissance commencent à réaliser les problèmes que cela peut poser. Les nouvelles techniques de procréation assistée permettent également de se passer de la présence physique d'un géniteur mâle.

Pour ce qui est de la géographie politique, l'émergence des femmes sur la scène politique est un phénomène majeur depuis la fin du XXe siècle. Les femmes participent désormais à la prise de décision: par le vote, par la présence plus nombreuse de femmes aux postes de pouvoir. De nombreuses femmes ont ainsi accédé au poste de premier ministre en Europe (Margaret Thatcher, Edith Cresson, Angela Merkel), en Israël (Golda Meir), au Pakistan (Benazir Bhutto); au poste de chef d'Etat (Vigdis Finnbogadottir en Islande en 1980, Corazon Aquino aux Philippines en 1986, Michèle Bachelet au Chili en 2006, Cristina Fernández de Kirchner en Argentine en 2007), etc.

Pour ce qui est de la géographie du développement durable, les femmes sont les partenaires privilégiées des banques en matière de micro-crédit: dans les PED en effet, les femmes représentent au minimum 75% des bénéficiaires en micro-crédit, ce qui participe de leur empowerment, de leur montée en puissance.



dimanche 26 juillet 2009

La spatialité silencieuse

Soit une question de reprise en ESD: Qu'est-ce que la "spatialité silencieuse"?

La notion de spatialité silencieuse a été développée par Edward W. Soja dans son livre Postmodern Geographies (1989, non encore traduit en français).
Pour Edward W. Soja, la théorie sociale critique a privilégié, tout au long du XXe siècle, le temps et l'histoire puisqu'elles voyaient dans le processus historique le principal vecteur de l'émancipation humaine. Ce qui, pour Edward W. Soja, revient à négliger la sensibilité à l'espace de la vie sociale, à rendre la "spatialité silencieuse".
Edward W. Soja propose, au contraire, de réaffirmer "une perspective spatiale critique dans la théorie et l'analyse sociales contemporaines".

Pour aller plus loin:
_Edward W. Soja, Postmodern Geographies: The Reassertion of Space in Critical Social Theory, Verso Books, New York, 1989, 266 pages.

jeudi 23 juillet 2009

Un historien des relations internationales?

Soit une question de reprise en ESD: Pouvez-vous citer un historien des relations internationales?

Jean-Baptiste DUROSELLE, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours (1993, complet).
Sa thèse porte sur La Décadence: la politique étrangère de la France de 1932 à 1939 (1979).
Elève du suivant.




Pierre RENOUVIN (1893-1974), La Crise européenne et la Première Guerre mondiale (1969).
Il a renouvelé l'histoire diplomatique en introduisant la notion de "mouvements profonds", ce qui suppose de prendre en compte les logiques de moyen et long terme qui guident les actions des Etats, plutôt que de se contenter d'écrire le récit de l'action des chancelleries.

Charles ZORGBIBE, Les relations internationales (1993, bof), Histoire des relations internationales: du système de Bismarck au premier conflit mondial, 1871-1914 (1994).




Maurice VAÏSSE, Les relations internationales depuis 1945 (1990, facile).



Samuel HUNTINGTON, Le choc des civilisations. Son article "The Clash of Civilizations", paru en 1993 dans Foreign Affairs, se voulait une réponse à celui de Francis FUKUYAMA, "The End of History", paru en 1989 dans la même revue. Les deux auteurs ont développé leurs articles en des livres à succès par la suite. Les deux thèses ont été mal reçues en France, pour des raison différentes, mais elles ont toutes deux été critiquées pour leur "simplisme". En fait, les deux auteurs recherchent la polémique et la médiatisation plus que l'esquisse d'une théorie pertinente.




Paul KENNEDY, Naissance et déclin des grandes puissances: transformations économiques et conflits militaires de 1500 à 2000 (1991).


La thèse est simple: il existe un lien entre le poids économique d'un Etat et sa place dans l'ordre mondial; en même temps, l'apogée de la puissance militaire exige de tels efforts financiers et plus largement économiques que l'Etat tend à terme vers le déclin.
Ce livre est un classique, qui s'inscrit dans le courant "déclin" des spécialistes américains en relations internationales, c'est-à-dire que ces chercheurs ne croient pas en la pérénnité de la domination américaine. Selon les chercheurs, le déclin menace à plus ou moins brève échéance (2010 à 2050), et la menace vient d'un pays ou d'un autre. La Chine est à la mode en ce moment.

Le candidat a tout intérêt également à compléter sa fiche sur l'histoire des relations internationales par les informations suivantes: Quel lieu est associé à l'histoire des relations internationales? Quelle revue sur les relations internationales connaissez-vous?

Un lieu: l'Institut Pierre Renouvin de recherches en histoire des relations internationales.

Une revue: Relations Internationales, créée en 1974.

En quelles classes sont étudiés les totalitarismes?

Soit une question de reprise en ESD: En quelles classes sont étudiés les totalitarismes?

Les régimes totalitaires sont abordés en histoire en Troisième, Première (les totalitarismes avant 1945) et Terminale (le totalitarisme soviétique après 1945).

Un historien du totalitarisme?

Soit une question de reprise en ESD: Citez un auteur qui a travaillé sur le totalitarisme.

Hannah ARENDT, Le système totalitaire: les origines du totalitarisme (1951).


Raymond ARON, Démocratie et totalitarisme (1965).
[L'intérêt de cet ouvrage est double: d'abord, la différence entre démocratie et totalitarisme apparaît davantage par une analyse comparée de leur système politique plutôt que de leur système économique; ces deux régimes apparaissent en effet comme des solutions opposées à des problèmes semblables. Ensuite, Raymond ARON a souligné dans cet ouvrage la différence essentielle entre le totalitarisme nazi et celui soviétique: l'un aboutissait aux camps de travail, l'autre aux chambres à gaz, l'un voulait construire un "homme nouveau", l'autre voulait exterminer une pseudo-race.]


Ian KERSHAW, Qu'est-ce que le nazisme? Problèmes et perspectives d'interprétation (1992).

_Ian Kershaw, "Retour sur le totalitarisme: le nazisme et le stalinisme dans une perspective comparative", Esprit, janvier 1996.

_Pierre MILZA, Les fascismes (1985).
_Pierre Burin, Fascisme, nazisme, autoritarisme (2000).

Un ou des totalitarisme(s)?

Soit une question de reprise en ESD: Un ou des totalitarisme(s)?

A la suite d'Enzo TRAVERSO ("Le Totalitarisme: jalons pour l'histoire d'un débat", in Le Totalitarisme: le XXe siècle en débat, Paris, Le Seuil, 2001), il peut être considéré que l'unicité du totalitarisme n'apparaît qu'en creux, comme antithèse du libéralisme.

Au-delà des points communs, il faut prendre en compte les différences au niveau de l'idéologie et du contrôle des esprits, des réussites et des échecs, entre le fascisme, le stalinisme et le nazisme.

Source:
_Enzo Traverso, Le totalitarisme: le XXe siècle en débat, Le Seuil, Collections Points Essai, Paris, 2001, 928 pages. [C'est un recueil de textes sur le totalitarisme qui ont été compilés et présentés par Enzo Traverso]

Définir le totalitarisme

Soit une question de reprise en ESD: Pourriez-vous définir le totalitarisme?

Zbigniew BRZEZINSKI et Carl FRIEDRICH sont des politologues américains qui ont retenu 6 critères pour définir le totalitarisme:
1) une idéologie globalisante;
2) un dirigeant unique et un parti unique;
3) une police secrète qui fait usage de la terreur (physique et psychique);
4) le monopole de l'information;
5) le monopole des armes et de la force;
6) une économie centralisée et dirigée.

Source:
_Zbigniew Brzezinski et Carl Friedrich, Totalitarian Dictatorship and Autocracy, Harvard University Press, 1956.


Raymond ARON retenait 5 critères :
1) un parti a le monopole de la politique;
2) l'idéologie du parti devient vérité officielle;
3) l'Etat a le monopole de la force et de la persuasion;
4) la plupart des activités économiques sont soumises à l'Etat;
5) toute faute devient politique d'où la terreur.

Source:
_Raymond Aron, Démocratie et totalitarisme, 1965.