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dimanche 29 mai 2005

Reussir l'ESD: Histoire et Bible

Les sujets qui portent sur le religieux, même si peu nombreux, sont des classiques de l'Epreuve sur Dossier (ESD) au CAPES d'histoire et géographie. Un première explication peut être recherchée dans les relations régulièrement tumultueuses qu'entretiennent en France l'Etat et les religions monothéistes; un deuxième facteur tient certainement dans cet attachement envers la laïcité à la française qui caractérise bien des professeurs d'histoire et géographie dans l'enseignement secondaire et que manifeste, notamment, l'Association des Professeurs d'Histoire et Géographie (ou APHG, qui édite notamment l'excellente revue trimestrielle Historiens & Géographes).
L'épreuve d'ESD est avant tout l'occasion de vérifier la culture générale des candidats. En prévision de sujets sur le fait religieux, il faut donc connaître un minimum l'histoire de la laïcité, les arguments avancés pour ou contre la laïcité à la française, les dogmes des religions monothéistes, leurs livres références, leurs pratiques culturelles.
A ce propos, je viens de lire un excellent petit livre que je vous conseille: Histoire de la laïcité: genèse d'un idéal, écrit par Henri PENA-RUIZ. Plus clair et plus convaincant que l'ouvrage de Guy COQ, Laïcité et République: le lien nécessaire. Dans un autre genre, le Traité d'athéologie de Michel ONFRAY est une initiative intéressante mais malheureusement inégale, en faveur de l'athéisme, contre les religions monothéistes; au moins aussi instructif que le livre lui-même est le mauvais accueil reçu par les critiques "littéraires" dans les journaux quotidiens dominants, particulièrement Le Monde et Le Figaro.

La Bible hébraïque est le texte fondateur du judaïsme et, pour partie, du christianisme. Pour rappel, les chrétiens ne sont pas tous catholiques, n'en déplaise à la lecture unilatérale que propose régulièrement le Vatican. Les archéologues et les historiens proposent désormais une lecture des temps bibliques qui diffère assez radicalement du récit qu'en propose la Bible (hébraïque). Le livre d'Israel FINKELSTEIN, La Bible dévoilée, est très intéressant en la matière, et propose une mise au point sur les récentes découvertes et interprétations archéologiques. Dans la revue Annales: Histoire, Sciences Sociales, Nadav NA'AMAM proposait en 2003 une mise au point nuancée sur les récents travaux de relecture que font les historiens de la Bible à l'aune des autres sources disponibles. Voici les notes que j'ai prises à la lecture de cet article, "La Bible à la croisée des sources", que j'ai lu après le livre d'Israel FINKELSTEIN.

Les informations tirées des sources non bibliques sont peu détaillées et de portée réduite. Confrontées au récit biblique, elles autorisent à combler certaines lacunes et contribuent à évaluer l'authenticité des descriptions bibliques. Prises séparément, elles n'offrent qu'un apport limité: à elles seules, elles ne permettent pas d'esquisser une histoire ne serait-ce que schématique des royaumes d'Israël et de Juda. En outre, les sources épigraphiques et archéologiques ne font aucune allusion au développement original de la religion et de la culture israélite.

La Bible est-elle une source fiable?
_dans un premier temps, les historiens ont considéré les Ecritures comme une source valable. Ils ont présenté l'époque de la monarchie unifiée comme l'âge d'or de l'histoire d'Israël.
_Depuis les années 1970, l'historicité des récits des patriarches a été remise en question. Après une analyse systématique, les chercheurs ont montré que la réalité du IIe millénaire BC, telle qu'elle apparaît à travers les documents non bibliques et l'archéologie, ne correspond pas à ces récits. Notamment, les Israélites ne peuvent avoir errer pendant des années dans le désert sans le moindre contact avec les habitants de Canaan; et le dromadaire n'est utilisé dans la région qu'au Ier millénaire.
Enfin, les recherches archéologiques sur des sites mentionnés dans l'histoire de la conquête de Canaan par les Israélites indiquent un décalage considérable entre les récits des conquêtes et la réalité des XIIIe et XIIe siècles BC. De nombreux sites ne sont pas habités à cette époque (Jéricho, Hébron, notamment) ou ne sont que de simples villages et non des cités-Etats. Contrairement à ce qui est écrit dans la Bible, ces sites ne sont pas fortifiés. De plus, la destruction des villes cananéennes aux XIIIe et XIIe siècles BC, telle qu'elle apparaît à travers les documents historiques et archéologiques, s'est déroulé sur un mode très différent de celui décrit dans la Bible. Une cause tient notamment dans les migrations des "Peuples de la mer".
Etant donnée l'ampleur des décalages entre la description biblique des débuts d'Israël et la réalité historique, les chercheurs en sont venus à mettre en doute toute l'histoire biblique de la période pré-monarchique.
_Depuis les années 1990, les chercheurs ont émis des doutes quant à la validité des descriptions bibliques pour la période de la monarchie unifiée (Saül, David, Salomon). Le récit biblique, et en particulier l'histoire de Salomon, est en grande partie une construction théologico-littéraire qui s'emploie à décrire la période monarchique ancienne comme un âge d'or, une sorte d'idéal qu'il revient aux lecteurs de l'époque de restaurer.

La datation de la rédaction de l'histoire ancienne d'Israël est un sujet de discorde entre les chercheurs.
  • Ceux que l'on appelle les "minimalistes" optent pour la période d'après l'Exil, et considèrent que cette histoire n'a pas pu avoir été écrite avant la période perse. Selon eux, l'histoire de la période monarchique devrait se fonder essentiellement sur des preuves archéologiques et des sources non bibliques.
  • La plupart des chercheurs pensent que l'histoire complète d'Israël fut écrite, soit à la fin du VIIe siècle, soit au début de l'Exil.
  • Certains chercheurs (les "maximalistes") acceptent encore les idées selon lesquelles l'histoire d'Israël aurait été écrite au début de la période monarchique et le concept d'un Israël uni serait apparu pendant la période pré-monarchique.
Deux conclusions peuvent être tirées de la comparaison entre le Livre des Rois et les inscriptions royales du Proche-Orient aux Xe et IXe siècles B.C. :
_l'auteur du Livre des Rois avait de meilleures sources pour l'histoire de Juda aux Xe et IXe siècles B.C. que pour celle de son voisin du nord (Israël). L'auteur du Livre des Rois fit amplement usage des récits prophétiques, pour établir la chronologie du royaume d'Israël au IXe siècle B.C. Il les intégra à certains passages et s'appuya sur eux pour en écrire d'autres. ce qui lui permettait de pallier la pénurie de sources disponibles sur l'histoire du royaume d'Israël.
_les inscriptions royales confirment certains détails mentionnés dans les récits bibliques. Parfois, certains détails présents dans un récit prophétique peuvent être plus fiables que le texte d'une inscription royale. Les inscriptions royales sont elles aussi des documents hautement subjectifs et doivent faire l'objet d'une analyse critique.

Au final, les contradictions entre l'histoire biblique et la réalité du IXe siècle B.C. peuvent être expliquées par la date tardive de son écriture, le manque de sources précises et fiables sur l'histoire du royaume du Nord et les impératifs historiographiques et théologiques de l'auteur.

Dans le Proche-Orient antique, les archives ne remontent qu'à quelques générations. Sauf chez les Hittites, qui gardent leurs tablettes pendant de nombreuses générations. En outre, les historiens de la période pré-hellénistique n'utilisent pas les archives pour trouver des informations à partir de documents originaux. La critique des sources demeure inconnue en Orient jusqu'à la période hellénistique. Par conséquent, il est faux de penser que les auteurs de la Bible consultent des archives et retrouvent des informations sur la haute Antiquité dans des documents conservés pendant des siècles.


Références:
_Guy COQ, Laïcité et République: le lien nécessaire, Paris, Edition du Félin, 2003 (1995), 335 pages.
_Israël FINKELSTEIN et Neil Asher SILBERMAN, La Bible dévoilée, Paris, Editions Gallimard, collection Folio histoire, 2004, 554 pages.
_Michel ONFRAY, Traité d'athéologie, Paris, Grasset, 2005, 281 pages [il faudrait que je revienne sur les critiques qui ont été massivement adressées contre ce livre et son auteur, pourtant intéressants et pertinents à l'occasion, ce qui n'a pas été assez relevé, sinon sur France Culture et quelques sites internet]
_Nadav NA'AMAN, "La Bible à la croisée des sources", Annales: Histoire, Sciences Sociales, 58e année, n°6, novembre décembre 2003, article traduit par Emilie SOUYRI.
_Henri PENA-RUIZ, Histoire de la laïcité: Genèse d'un idéal, Paris, Editions Gallimard, Collection "Découvertes",2005, 144 pages. [Une très bonne collection, au passage. Par ailleurs, Le Monde des livres évoque ce livre dans son édition du vendredi 27 mai 2005, mais l'article fait un résumé chronologique inintéressant de l'histoire de la laïcité plutôt qu'un compte-rendu critique pour ce petit ouvrage au demeurant fort bien fait ... et rien sur l'auteur, qui exprime pourtant des convictions laïques "à la française", de combat, qui irritent certains et en tout cas ne sont pas celles du "journal de référence"; les autres revues de livres que le journal consacre à la laïcité sont intéressantes]

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