Je ne pense pas qu'il y ait des sujets d'ESD qui portent uniquement sur l'histoire économique, heureusement peut-être, mais avoir des bases en historiographie économique peut aider à tenir les 15 minutes imparties pour l'exposé. Tendre des perches au jury en histoire économique n'est pas une bonne idée, parce que a priori peu de membres des jurys d'ESD s'intéressent à ce domaine. Or, tout jury tend à éviter les questions sur des thèmes dont il ne maîtrise pas les réponses. Citer Ernest LABROUSSE est dans la plupart des cas largement suffisant.
En fait, cette synthèse se veut un ébauche du travail qui serait à généraliser à tous les courants de l'historiographie et de la géographie: le candidat disposerait ainsi d'une série de fiches par périodes (succession des écoles par exemple) et par thème (géographie sociale, géographie politique, histoire économique, histoire des mentalités, etc.).
I/ Le temps des pionniers: l'histoire économique au début du XXe siècle.
_Emile LEVASSEUR (1828-1911) est considéré comme le père fondateur de l'histoire économique en France. Il a notamment écrit une Histoire des classes ouvrières en France (1859, 2 volumes).
_La première chaire d'histoire économique à la Sorbonne a été créée en 1927 pour Henri HAUSER (1866-1946).
II/ Les années 1930: un tournant pour l'histoire économique.
Pourquoi cet intérêt nouveau porté à l'histoire économique?
_L'expérience de la Première Guerre mondiale, de la reconstruction, et de la dépression des années 1930: les élites prennent conscience de l'importance des politiques économiques.
_Le marxisme.
_Le combat mené par les Annales en faveur d'une histoire économique et sociale.
_En dehors des Annales, deux personnalités marquantes: Ernest LABROUSSE à la Sorbonne, et Pierre LEON à l'Université de Lyon.
III/ Les Trente Glorieuses: une période faste pour l'histoire économique aussi.
Les thèmes privilégiés en histoire moderne:
_l'histoire de l'agriculture et des paysans. Pierre GOUBERT soutient sa thèse sur Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730 (1960), Emmanuel LE ROY LADURIE soutient sa thèse sur Les paysans de Languedoc (1966).
_le commerce maritime. Pierre CHAUNU soutient sa thèse sur Séville et l'Atlantique: 1504-1650 (1955-60, 12 volumes), Paul BUTEL soutient sa thèse sur les négociants bordelais, l'Europe et les îles au XVIIIe siècle (1974).
Les thèmes privilégiés en histoire contemporaine:
_l'industrialisation. Exemple: Pierre LEON soutient en 1952 (sous la direction d'Ernest LABROUSSE) une thèse sur La naissance de la grande industrie en Dauphiné : fin du XVIIIe siècle- 1869 (publiée en 1953 aux PUF). Exemple avant l'heure d'histoire du temps long, elle mesure le poids respectif des divers facteurs (capital, ressources naturelles, hommes et groupes) favorisant l'éclosion de la grande industrie.
_les transports. Exemple: François CARON soutient en 1973 sa thèse sur l'Histoire de l'exploitation d'un grand réseau: la Compagnie des chemins de fer du Nord, 1846-1937 (1973).
_les banques. Exemple: Jean BOUVIER soutient sous la direction d'Ernest LABROUSSE sa thèse sur Naissance d'une banque: le Crédit lyonnais (1961).
Les oeuvres de synthèse:
_Fernand BRAUDEL et Ernest LABROUSSE, Histoire économique et sociale de la France, 1976-1980.
_Pierre LEON, Histoire économique et sociale du monde, 1977 à 1983.
_Fernand BRAUDEL, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, 1967-1980.
Les oeuvres collectives:
Il est possible d'opposer histoire quantitative (Jean MARCZEWSKI, sous la dir., Histoire quantitative de l'économie française, 1961-87, 15 volumes) et histoire sérielle (Joseph GOY et Emmanuel LE ROY LADURIE, Les fluctuations du produit de la dîme: conjoncture décimale et domaniale de la fin du Moyen Age au XVIIIe siècle, 1972): le but du travail de J. MARCZEWSKI était de reconstituer les comptes nationaux à une époque où ils n'existaient pas pour calculer la croissance du PNB depuis le XVIIIe siècle. Cette histoire quantitative a fait l'objet de nombreuses critiques: Pierre VILAR, spécialiste de la Catalogne, a ainsi dénoncé une comptabilité nationale "rétrospective" qui consisterait à plaquer une grille de lecture qui n'existait pas à l'époque où les données ont été collectées. En réaction contre cette histoire quantitative, certains proposent une histoire sérielle qui consiste à construire des séries homogènes de variables économiques (prix, mouvements de navires, etc.) à partir de sources d'archives. Mêmes si locales et fragmentées, ces dernières pourraient être considérés comme des indicateurs fiables de la croissance et des mouvements dans des secteurs plus larges. Aujourd'hui, les historiens non économistes confondent histoire quantitative et sérielle, mais ils font en général allusion à l'histoire sérielle.
Quel bilan tirer de cet âge d'or de l'histoire économique française?
Du côté positif, un nombre impressionnant de données ont été analysées.
Du côté négatif, les travaux sont plus descriptifs qu'analytiques. Et les recherches manquent de fondement théorique.
L'influence d'Ernest LABROUSSE s'est traduite par une focalisation sur les fluctuations à court terme et les cycles d'affaires. A partir des années 1960, l'intérêt des historiens en économie se porte sur les cycles longs. Il s'agit en effet de répondre à la problématique posée par les chercheurs étrangers (américains notamment): comment expliquer la croissance lente sinon le retard de l'économie française au XIXe siècle?
IV/ Depuis 1968, l'automne de l'histoire économique.
Les raisons:
_le manque de renouvellement des problématiques.
_l'attrait pour d'autres thèmes historiographiques: l'histoire des mentalités, l'anthropologie historique; l'histoire sociale s'autonomise de l'histoire économique; l'histoire politique, militaire et diplomatique retrouve une attractivité. De façon significative, la "Nouvelle Histoire" n'inclut pas l'histoire économique.
_l'éclatement de la Sorbonne en plusieurs universités suite à 1968: il n'est plus possible d'obtenir la même aura qu'un Ernest LABROUSSE du temps de la Sorbonne unifiée.
L'histoire économique et les revues:
_les Annales ne comprennent plus que quelques articles d'histoire économique. Le mot "économie" a en outre disparu du titre de la revue depuis 1994.
_la revue bisanuelle Histoire, Economie et Sociétés (qui a remplacé en 1982 la Revue d'Histoire Economique et Sociale, créée en 1908).
_la revue Entreprises et Histoire, spécialisée dans l'histoire des affaires, a été fondée en 1992.
Les oeuvres de synthèse:
_Maurice LEVY-LEBOYER et François BOURGUIGNON, L'économie française au XIXe siècle: analyse macro-économique (1985).
_François CARON, Histoire économique de la France, XIXe- XXe siècles (1995).
Les problématiques privilégiées:
_Le rôle joué par l'Etat dans l'économie française au cours des trois derniers siècles. Retenir qu'André STRAUS tire un bilan plutôt positif de l'action étatique, tandis que Maurice LEVY-LEBOYER adopte une approche plus libérale (donc plus critique quant au rôle de l'Etat).
_Le débat lancé par les Américains dans les années 1960 sur la croissance de l'économie française est toujours d'actualité. Des "révisionnistes" ont proposé de prendre en considération le PNB/ hab. plutôt que le PNB, ce qui permet de relativiser la faiblesse de la croissance française de 1815 à 1914. Plus récemment, des "anti-révisionnistes" ont proposé une vision à nouveau plus sombre de l'économie française au XIXe siècle.
Les thèmes privilégiés:
_Les travaux sur la France rurale sont moins nombreux que pendant les Trente Glorieuses.
_Par contre, les recherches sur l'industrie française attirent davantage les universitaires.
_Le même engouement se retrouve pour les transports. Jacques MARSEILLE a ouvert avec sa thèse (Empire colonial et capitalisme français: Histoire d'un divorce, 1984) un champ de recherche sur les liens économiques entre la France et ses colonies, en se focalisant sur l'attitude des chefs d'entreprises.
_La tendance la plus forte depuis les années 1980 est le développement de l'histoire des affaires, et plus particulièrement de l'histoire bancaire. Dans ce domaine, il faut notamment distinguer la recherche d'Eric BUSSIERE sur la banque Paribas (Paribas, l'Europe et le Monde: 1872-1992, Anvers, édité par le Fonds Mercator, 1992) et celle de Christophe LASTECOUERES sur Les feux de la banque: oligarchie et pouvoir financier dans le Sud-Ouest (1848-1941), version publiée (aux éditions du CTHS, mars 2006) de sa thèse soutenue en 2002.
Un lieu: le Centre Pierre Léon d'histoire économique et sociale, à Lyon.
Références utilisées:
_Christian AMALVI, sous la dir., Dictionnaire biographique des historiens français et francophones: de Grégoire de Tours à Georges Duby, Paris, La Boutique de l'Histoire, 2004, article "Leon".
_Dominique BARJOT, sous la coord., "Où va l'histoire économique? (2e partie)", Historiens & Géographes, Paris, n°380, octobre 2002, pages 137 à 278.
_
François CROUZET et
Isabelle LESCENT-GILES,
"French economic history in the past 20 years", Nederlandsch Economisch-History Archief,
NEHA-bulletin, volume 12, pages 75 à 101, 8 novembre 2004. [cette fiche doit beaucoup à cet article; dommage qu'il y ait autant de fautes de frappes]
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