L'émission commence par une longue citation d'Italo Calvino qui a le mérite de rappeler que la carte de Fra Mauro réalisée à Venise en 1459 pour le roi du Portugal est un des premiers planisphères basés sur des compte-rendus de Marco Polo et des circumnavigations de l'Afrique, un planisphère où l'inversion des points cardinaux accentue le renversement des perspectives (la carte est en effet orientée au sud, s'inspirant en cela de la tradition arabe en vigueur depuis le Xe siècle).
"La carte se situe souvent à la limite entre deux géographies, celle de la partie et celle du tout". (Italo Calvino)
Géographie et carte.
Est-ce que la géographie, ce n'est que la carte?
Ce n'est sûrement pas que la carte. Mais il est vrai que la carte joue un rôle très important dans les apprentissages du géographe, dans les pratiques du géographe. En tant que réduction à une certaine échelle de la réalité terrestre.
Et puis la carte est une fascination: une fascination d'enfance de beaucoup de géographes, ou de non géographes. Ainsi, un président de la République était un grand collectionneur de cartes.
La carte a été, à ses origines, à la fois une vision de la Terre et une vision du monde (Terre + Ciel). Au cours des siècles, cette bivalence avait disparu. Maintenant, avec les images satellitaires, voilà qu'on renoue avec une carte de la Terre qui n'ignore pas le Ciel.
Aujourd'hui, l'atlas -au sens classique du terme- n'a plus de sens, puisque l'on peut réactualiser les connaissances en permanence.
La géographie serait donc une science de données évolutives. Il n'y aurait pas un fondement sûr à cette discipline, qui ferait d'elle une science tendant vers les sciences dures.
La cartographie est à l'image de celui qui la fait. La cartographie que nous avons à l'heure actuelle est une cartographie tout à fait caractéristique du monde contemporain. Comme celle de Vidal de la Blache était caractéristique d'une Troisième République bonhomme, qui s'était modernisée, qui avait évoluée, qui savait faire des cartes, des règles de trois, mais qui faisait encore tout ça de manière artisanale.
La carte a été utilisée comme un moyen de pouvoir. Elle l'est toujours. Elle a été l'instrument des nationalismes. Les cartes de Cassini, d'état-major, etc. disent: "Ceci est la France". Mais maintenant, c'est toujours un instrument de pouvoir. Par exemple, pour une entreprise: la cartographie aide une grande entreprise à décider où implanter ses boutiques. En outre, pour un État, détenir les données numériques de l'ensemble de la Terre avec une résolution fine permet une intervention n'importe où : un seul pays a ce pouvoir, les États-Unis d'Amérique.
Objets, méthodes et notions de la géographie ont été renouvelés ces cinquante dernières années.
Les géographes ont manqué plusieurs tournants du siècle mais ils n'ont pas manqué celui de l'aménagement du territoire.
L'essentiel est que la discipline universitaire "géographie" ait percé et que nombre d'aménageurs soient géographes. Ce qui n'était pas évident: il y avait les ingénieurs (X-Ponts), le corps préfectoral (ENA), les économistes, les sociologues ...
Les géographes ont manqué plusieurs aventures intellectuelles. Par exemple, ils ont tardé à s'intéresser à l'environnement. Et leur longue absence pèserait encore sur la compréhension qu'on peut avoir des problèmes de l'environnement.
Une absence qui résulterait de la trop longue prédominance de la géographie classique.
Les géographes ont aussi manqué l'aventure des sciences humaines pensées globalement, de la transdisciplinarité.
La géographie est une discipline de synthèse, certes, mais en même temps toutes les dicisplines le sont.
Les géographes, des mal aimés? La géographie est une discipline qui va de l'avant, qui crée des concepts, mais qui cède à une forte tendance au dénigrement.
La concurrence est réelle et néfaste entre histoire et géographie dans l'enseignement secondaire. Presque 8 professeurs sur 10 sont de formation historienne avec une petite formation de géographe. En caricaturant un peu, on enseigne l'histoire puis, quand on a le temps, on fait de la géographie.
L'histoire est une discipline très attrayante, qui a acquis ses lettres de noblesse auprès des médias, ce n'est pas le cas de la géographie, qui n'a pas pour autant à en être honteuse.
Les années 1970 et 1980, qui ont été fécondes sur le plan de la réflexion ont aussi été des années d'éclatement. On a inventé la géographie comme décrypteur de la politique et du territoire politique (autour d'Yves Lacoste et d'Hérodote), il y a le formidable choc de la revue Espace géographique de Roger Brunet dans les années 1970: une revue très ouverte sur l'étranger (Etats-Unis d'Amérique notamment), très ouverte du point de vue idéologique, qui introduit la volonté d'une science géographique, d'une méthode géographique appuyée sur des données quantitatives.
Pourquoi cet éclatement?
Armand Frémont émet une hypothèse qu'il juge "iconoclaste". Il pense que, par nature, les géographes sont provinciaux. Le géographe, par son métier, s'inscrit dans le territoire où il est, et le valorise. Si bien que de nombreux maîtres de la géographie des cinquante dernières années sont à Rennes, à Bordeaux, à Montpellier, à Strasbourg, etc. Ils sont très liés à leur terroir. Ils ne font pas partie, à quelques exceptions près, du "village intellectuel parisien". Hérodote y est rentrée, pas l'Espace géographique.
Emmanuel Laurentin est journaliste, producteur et animateur à Radio France. Il possède une maîtrise d'histoire médiévale (Université de Poitiers) et est diplômé de l'Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille. Depuis septembre 1999, il produit l'émission "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture.
Libellés : Radio
0 Comments:
Enregistrer un commentaire
Links to this post:
Créer un lien
<< Home