Le troisième volet de "l'Histoire de la géographie" revisitée par
la Fabrique de l'Histoire était consacré mercredi 1er février 2006 à
Julien Gracq, un grand écrivain français contemporain, dont l'oeuvre romanesque et poétique témoigne de sa solide formation géographique.
Le Tableau de la géographie de la France de
Vidal de la Blache est pour
Julien Gracq un "livre de formation", comme l'est le
Déclin de l'Occident d'
Oswald Spengler pour l'histoire et
l'Art des sculpteurs romans d'
Henri Focillon pour l'histoire de l'art: des livres qui peuvent vous pousser, à eux seuls, vers une discipline; des livres qui vous font pénétrer dans l'esprit d'une discipline.
Citant J. Michelet, pour qui "la France est une personne", Vidal de la Blache se demande si la France est un être géographique et en vient à envisager la France comme un organisme vivant.
Le plus remarquable chez Vidal de la Blache sont les passages d'une région à une autre, sortes de fondu-enchaînés qui donnent une impression d'unité. Un livre subjectif: Vidal de la Blache a une certaine réaction affective face aux paysages.
Julien Gracq est le dernier des vidaliens. Il n'a pas connu Vidal de la Blache, mais il a été l'élève de Demangeon et De Martonne qui s'étaient partagés le champ de la géographie, encore unifiée sous Vidal de la Blache. Les géographes prometteurs comme Julien Gracq devaient se partager entre les deux maîtres.
Dans la géographie classique à laquelle il a été formé, il y a la carte, une forte composante de géographie naturaliste portée par De Martonne, et puis cette expérience initiatique du terrain. Cette éducation géographique est toujours latente dans son oeuvre, comme en témoigne cet extrait:
"Ce qui frappe d'abord dans le paysage de Suède et de Norvège: le roc, la cuirasse géologique de la presque-île, le bouclier scandinave -on ne saurait mieux dire- partout présent; non pas le rocher, le roc. Tout ce qui pouvait s'arracher, s'extraire, s'arraser, la glace l'a arraché, extrait, arrasé du squelette gratté, brossé, récuré jusqu'à l'os. Il ne reste que le noyau profond mis au jour, la roche mère intacte, inaltérée [...]"
Les géographes jalousent souvent la "belle narrative" comme Armand Frémont a coutume d'appeler l'Histoire. Avec J. Gracq pourtant, la géographie devient elle aussi narrative. Sous sa plume, les Ardennes accèdent au rang de "paysage-histoire":
"J'ai parlé autrefois de l'existence de paysages-histoire, qui ne s'achèvent réellement pour l'oeil, ne s'individualisent et parfois même ne deviennent distincts qu'en fonction d'un épisode historique marquant, ou tragique, qui les a singularisés, les faisant sortir une fois pour toutes de l'indistinction, en même temps qu'il les a consacré. L'Ardenne est pour moi un de ces paysages-histoire. Elle ne parlerait pas quand je la revois et que je la traverse aussi fort qu'elle le fait à mon imagination si, à la seule image de la forêt d'Hercynie sans chemin et sans limite que nous ayons conservé chez nous, elle ne superposait celle de la forêt de Teutobourg, inquiétante à force de silence, par trois fois grosse des légions d'Arminius. C'est pour moi, au voisinage de tels carrefours de la poésie, de la géographie et de l'histoire que gîtent pour une bonne partie les sujets qui méritent ce nom; de tels sujets ne s'éveillent sous les doigts qu'à la manière des grandes orgues: grâce à la superposition de multiples claviers."
Un paysage-histoire est pour Julien Gracq un pays dont les traits géographiques ne sont apparus qu'à la faveur d'un évènement historique. Et c'est impossible de penser à l'histoire sans penser au paysage qui l'a rendue possible. C'est un paysage qui a été validé, contresigné par l'histoire, sans quoi il n'existerait pas. La Vendée, et encore plus les Ardennes: un sentiment renforcé par les désastres militaires qui s'y sont produits: Sedan (1870), en 1914 le plan XVII s'effondre en Ardenne, et en 1940, c'est la percée de la Meuse. Sedan, Dinan, Montermet.
Parmi les romanciers contemporains, d'autres aussi font montre d'une sensibilité géographique: le Suisse Nicolas Bouvier, notamment dans L'usage du monde: "C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, qui donne envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent". Mais aussi le Français Pierre Michon et son livre Abbés, tryptique où il évoque notamment l'assèchement du marais poitevin dans un texte qui est en fait de la géohistoire. Et Jean Echenoz : l'île déserte est évoquée dans le Méridien de Greenwich, les hôtels d'autoroute dans Un an, la Bretagne dans les Grandes Blondes.
Les citations de J. Gracq sont seulement des retranscriptions suite à mon écoute de l'émission; comme je ne possède de lui que le Rivage des Syrtes, je ne peux assurer l'exactitude de la ponctuation.
Dans l'optique de l'épreuve sur dossier (ESD), Julien Gracq est aussi à connaître pour La forme d'une ville, parue en 1985: ce livre permet d'illustrer un sujet où littérature et géographie sont mêlées, puisque l'auteur y propose une approche personnelle de la ville de Nantes. Je n'ai pas encore lu ce livre, donc je ne peux pas le présenter, mais j'ai trouvé sur la Toile un commentaire de La forme d'une ville que je trouve particulièrement intéressant comme témoignage d'une géographie des représentations, comme illustration des cartes mentales de chacun:
"Nantes est reconstruite à partir d'une image mémorielle dont le lycée Clémenceau occupe le centre. Viennent ensuite les "radiales" parcourues au cours des sorties règlementaires; puis les quartiers de la ville, disposés entre ces axes; puis les cours d'eau, Erdre et Loire, et le port; enfin la relation de Nantes avec son arrière-pays dont se dégage l'idée de "grande ville" coupée de la campagne et dressée contre elle."
Cette
analyse est le fait de Michel Murat, normalien, professeur de littérature française à la Sorbonne, qui propose une approche de chacun des ouvrages de
Julien Gracq sur
le site de l'ADPF, Association pour la diffusion de la pensée française, qui dépend du Ministère des Affaires étrangères et dont les productions sont remarquables.
Libellés : Radio
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