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dimanche 4 juin 2006

Compte-rendu d'ecoute: Marc Bloch (3/3)

Troisième et dernier volet de la semaine consacré par la Nouvelle Fabrique de l'Histoire à la figure de l'historien Marc Bloch. Ce jour-là, c'était le théoricien de l'histoire, la méthode historique de Marc Bloch qui intéressait les invités d'Emmanuel Laurentin.


Marc Bloch et le jugement.
"Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce: par pitié, dites-nous, simplement, quel fut Robespierre?" (Apologie pour l'histoire)
Pour Olivier Dumoulin, c'est une question compliquée parce que d'une part, il se pose en savant impassible, distant de son objet; et, en même temps, il est celui qui, avec Lucien Febvre, n'arrête pas de dire qu'il faut poser au passé les questions du présent; en plus, il ne cesse pas de démontrer que même entre la part la plus obscure du travail de l'historien (l'érudition) et l'engagement dans le jugement du temps, il y a des liens possibles. Tout est fonction du contexte donc. En tout cas, ce n'est pas une position de retrait sur l'Aventin.
Pour François Hartog, Marc Bloch oppose au comprendre un jugement de type judiciaire, auquel il s'oppose. Il veut sortir d'une lecture judiciaire de l'histoire.
Olivier Dumoulin nuance alors: alors même qu'il refuse le jugement, il accepte la posture du juge d'instruction, en quoi il se distingue de Lucien Febvre qui ne veut pas du tout de juge, serait-il d'instruction. Le juge d'instruction qu'accepte Marc Bloch, c'est celui qui mène l'enquête, qui instruit à charge et à décharge, qui soupèse la nature des preuves.


Marc Bloch et l'expérience.
"Nous sommes comme les chimistes, mais nous ne voyons pas la dernière réaction."
Pour Annette Becker, le Marc Bloch de la Première Guerre mondiale découvre une expérience personnelle, qu'il va mettre en regard de son expérience d'historien. On le voit évoluer, par exemple depuis son discours de distribution des prix alors qu'il est encore un jeune professeur à Amiens, en 1914, juste avant la déclaration de guerre: "L'historien n'a pas la possibilité d'expérimenter directement". Or, dans la Première Guerre mondiale, il découvre qu'il peut expérimenter, qu'il peut être au niveau des hommes.
François Hartog remarque que quand Marc Bloch réfléchit sur les fausses nouvelles (qui se répandent pendant la Première Guerre mondiale), il ne se contente pas de les critiquer, d'enlever le faux; il aborde le faux comme le symptôme de quelque chose, sur lequel l'historien peut se pencher.
Selon François Hartog, ce qui reste aujourd'hui de l'oeuvre de Marc Bloch, c'est que, dans certains champs, il a créé des fractures, au point que même si aujourd'hui on dit le contraire de ce qu'il tirait comme conclusion, en revanche l'ouverture qu'il engendre a été décisive. Par exemple, le problème des paysages agraires, non plus vus comme effets de différents déterminismes, mais comme projection dans l'espace d'une organisation sociale.


Marc Bloch et Lucien Febvre.
Olivier Dumoulin rappelle que Lucien Febvre a reproché à Marc Bloch d'avoir une pensée qui met trop de côté l'individu; en quelque sorte, il lui reproche d'être trop durkheimien. Le compte-rendu de la première édition de La Société féodale est un compte-rendu qui témoigne en un sens de leur estime réciproque puisqu'il est assez rare de voir deux personnes aussi proches se permettre des compte-rendus aussi saignants: Lucien Febvre considère que dans ce livre l'homme n'existe pas, il n'y a plus que des groupes, des structures, des catégories d'analyse, etc. Donc, une opposition forte sur la question. Mais pêut-être est-ce l'aspect spécifique de La Société féodale qui mobilisait Lucien Febvre sur sa critique car si l'on considère que les acteurs s'expriment à travers le surgissement de l'évènement, l'évènement n'est pas du tout absent de chez Marc Bloch; et si l'on regarde l'ensemble de l'oeuvre de Marc Bloch, nous retrouvons plutôt à chaque fois l'articulation de la singularité et des régularités qui distinguerait Marc Bloch de la simple duplication dans le passé de la raison durkheimienne.


Marc Bloch et l'enseignement.
On peut lire dans les Ecrits clandestins de Marc Bloch que les revers des enseignements secondaire et supérieur sont patents, ils peuvent s'exprimer brièvement comme il suit: l'enseignement supérieur a été dévoré par les écoles spéciales de type napoléonien. Qui croit encore au baccalauréat, à l'efficacité intellectuelle de cette aléatoire forcerie?
Annette Becker rappelle que Marc Bloch a été membre des jurys d'agrégation, et qu'il a beaucoup critiqué l'agrégation, en particulier parce qu'à son époque il n'y avait pas d'explication de document.
François Hartog se permet alors cette savoureuse incise: Mais suffit-il de mettre une explication de texte pour sauver l'agrégation? [pour cette remarque mais aussi, plus généralement, pour l'ensemble de ses propos, j'ai beaucoup apprécié les interventions de François Hartog au cours de cette émission]
Et plus largement, ce qui est frappant dans les écrits des dernières années de Marc Bloch, c'est qu'il y a une responsabilité des historiens, qui ont trop oublié que l'histoire était la science du changement. La caricature, ce sont les cours d'histoire à l'Ecole de Guerre, où on enseignait la guerre de 14 pour préparer la suivante. [typiquement français, ça]

Pour compléter:
_sur H-Français, la liste des Clionautes ont été diffusées le 26 mai 2006 les notes prises par Daniel Letouzey a l'écoute de cette émission.

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