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lundi 13 février 2006

Biographie: Oswald Spengler


Oswald Spengler est un intellectuel allemand (1880-1936) qui est connu principalement pour son premier livre, le Déclin de l'Occident (Der Untergang des Abendlandes, 1917).

Il commence la rédaction du premier volume du Déclin avec l'intention de se concentrer sur la seule Allemagne au sein de l'Europe. La crise d'Agadir l'incite à élargir le cadre de son étude.

Oswald Spengler a été inspiré notamment par le travail d'Otto Seeck (1850-1921), le Déclin de l'Antiquité: cela se retrouve dans le titre de l'ouvrage bien sûr, mais aussi dans l'analyse de l'histoire sous forme cyclique en prenant comme idéal-type l'histoire de l'Antiquité grecque puis romaine.
Oswald Spengler remet en cause l'idée d'une histoire linéaire, progressive; il rejette d'ailleurs les périodisations traditionnelles (Antiquité, Moyen Age, Temps modernes).
Il achève son livre en 1914, mais la publication est retardée par la Première Guerre mondiale. Quand le Déclin de l'Occident paraît en 1917, c'est un large succès car le sentiment d'humiliation nationale et la dépression économique semblent donner raison à O. Spengler. Il faut cependant noter que O. Spengler était persuadé de la victoire de l'Allemagne quand il rédigeait son livre.
Cet ouvrage rassurait les Allemands car il présentait leur déclin comme une partie d'un processus plus large. Il connaît aussi un grand succès à l'étranger, plusieurs traductions dès 1919.
Il critique la conception traditionnelle de l'histoire vue comme une série de processus interdépendants bien que divisibles en périodes. Il estime que l'histoire du monde consiste en des cultures indépendantes les unes des autres qui suivent un cours cyclique.
Il distingue huit niveaux de culture. Il propose de penser la culture par analogie avec l'organisme vivant: elle naît, elle a une jeunesse et une maturité, elle décline et elle meurt.
O. Spengler appelle civilisation le dernier stade du développement d'une culture, celui du dépérissement. Ses caractéristiques sont la décadence et l'éclectisme dans l'expression artistique, le vide et le scepticisme. Elle se manifeste par l'existence de grandes villes. En se basant sur cette analyse, Spengler croit que la culture occidentale a atteint la phase de la civilisation et est vouée à un déclin imminent. Il ne faut pas considérer ce déclin comme une catastrophe mais comme une dissolution. Une culture durerait autour de 1000 ans, soit 30 à 40 générations.
Marc Crépon a vu dans le Déclin de l'Occident une des lectures qui aurait inspiré Samuel Huntington pour envisager le Choc des civilisations.

Dans Prussianité et Socialisme, paru en 1920, Oswald Spengler avance que le socialisme allemand est différend du marxisme et qu'il est en fait compatible avec le conservatisme allemand. Le monde est divisé entre l'argent, c'est-à-dire le capitalisme et donc les Anglo-Saxons, et l'organisation, dont le principe est socialiste et trouve son incarnation en Allemagne.

En 1921, il publie l'Homme et la technique, livre dans lequel il avertit contre les dangers de la technique et de l'industrialisation pour la culture. Il dénonce notamment la tendance de la technique occidentale à répandre aux "races de couleur" hostiles qui pourraient les utiliser contre l'Europe. Peu de succès car il s'oppose à l'industrialisation.

Les années décisives, parues en 1934, deviennent un best-seller, interdit par le régime nazi pour ses critiques du national-socialisme. Oswald Spengler et la NSDAP se rejoignaient pour critiquer le libéralisme, mais O. Spengler désapprouvait leur doctrine biologique dépourvue de caractère scientifique ainsi que leur antisémitisme. O. Spengler trouvait aussi les Nazis trop allemands et pas assez Européens pour mener le combat contre les autres civilisations.


Pour aller plus loin:
_une critique (au sens de compte-rendu) du livre de Marc Crepon, L'imposture du choc des civilisations (Pleins Feux, 2002) par René-Eric Dagorn peut être lu avec profit sur cette page de la revue en ligne EspacesTemps. Une critique d'autant plus intéressante dans l'optique de l'épreuve sur dossier au CAPES d'histoire et géographie que le quatrième paragraphe est consacré aux manuels de Terminale.

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dimanche 12 février 2006

Preparer l'ESD: l'historien et l'image

L'émission La Nouvelle Fabrique de l'Histoire abordait vendredi 10 février 2006 la thématique de l'historien et l'image, en lien avec l'actualité, puisque c'était le thème de la Quatrième Semaine de l'histoire organisée annuellement par le département d'histoire de l'Ecole normale supérieure la semaine précédente.
L'historienne Elizabeth Poitevin présentait alors les trois problématiques envisagées sur les rapports entre histoire et image:
_comment faire de l'histoire avec les images pour sources?
_comment faire l'histoire des images?
_quel est le rôle des images comme acteurs de l'histoire? comment une image peut-elle déclencher un évènement?

En rapport avec la première interrogation, Pascal Ory a présenté ses recherches sur le drapeau, en soulignant à quel point le drapeau est un enjeu politique, combien le choix d'un drapeau trahissait les ambitions d'un pays, d'un régime, d'un groupe, et combien les quelques signes qui composent un drapeau sont un langage saturé de sens. Il a cité à l'appui l'exemple de la Macédoine: quand la Macédoine accède à l'indépendance, elle veut reprendre l'emblème de Philippe II de Macédoine, père d'Alexandre le Grand, ce qui donne la mesure de ses ambitions, ce qui suscite en retour l'opposition de la Grèce.
Autre cas, celui du drapeau breton, qui est un bon exemple de fausse tradition, id est de traditions créées sur le tas, et qui rassemble pourtant massivement les indépendantistes. [sur cette thématique de la tradition inventée récemment, lire ou relire The Invention of Tradition, sous la direction d'Eric Hobsbawm et Terence Ranger, Cambridge University Press, Cambridge, 1983]

En rapport avec la troisième problématique, Elizabeth Poitevin citait l'exemple des images d'un coq gaulois qui terrassait le lion vénitien; ces images, exposées dans une vitrine d'un libraire vénitien en 1797 ont déclenché l'insurrection des Vénitiens contre les troupes de Napoléon. Cette problématique est très contemporaine aussi avec ce qui se passe autour des images de Mahomet.

A noter que cette Quatrième Semaine de l'histoire a été l'occasion, vendredi 3 février, d'une séance sur "la caricature, objet et forme d'histoire" qui réunissait Ada Ackermann, Annie Duprat, Ségolène Le Men, Antoine Lilti, et Bertrand Tilier.
Plusieurs interventions de cette Quatrième Semaine de l'histoire peuvent être écoutées sur le site Diffusion des Savoirs de l'ENS, qui avait été signalé par Daniel Letouzey dans la Chronique Internet parue dans le n°393 d'Historiens & Géographes, de février 2006 (version papier, page 79).

Sur ce thème de l'historien et l'image, je recommande la visite du blog Actualités de la recherche en histoire visuelle (alimenté par une équipe d'enseignants de l'EHESS, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales) qui, dans une note datée du vendredi 10 février 2006, propose quelques références de qualité pour mettre l'affaire des caricatures en perspective.

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Preparer l'Epreuve Sur Dossier: l'Actualite.

Les jurys de l'Epreuve Sur Dossier (ESD) au CAPES d'histoire et de géographie testent la réactivité du candidat à propos de certaines questions qui ont "fait" l'actualité.
En 2004, la question du voile était à la mode, et il fallait envisager des questions du genre: "-Une fille se présente à votre cours avec un voile sur la tête, que faites-vous?".
En 2005, référendum sur la "constitution" européenne oblige, il fallait bachoter tout ce qui avait trait à l'Europe; une question de reprise typique était alors: "-Où s'arrête l'Europe?". J'ai déjà traité ce genre de questions et proposé une ou plusieurs façons d'y répondre dans la foire aux 70 questions de reprise, notamment aux questions 31 et 32.
En 2006, même si les oraux sont encore loins, quelques titres de l'actualité pourrait donner lieu à des questions de reprise: la caricature (j'ai déjà abordé un aspect de la question en traitant le sujet d'Epreuve sur Dossier: Dessin satirique et Geographie) ; les rapports entre histoire et mémoire, recherche et enseignement (autour de l'éphémère article 4 relatif aux "aspects positifs" de la présence coloniale outre-mer), ce qui pose la question très intéressante du rapport à la loi une fois enseignant. Un professeur est un fonctionnaire, donc il doit appliquer la loi; il est aussi un citoyen, éventuellement un historien, donc il a le devoir moral (l'impératif catégorique pour ceux qui parlent le Kant) de faire preuve d'esprit critique. Nous retrouvons là l'antique conflit entre le légal et le légitime : relisez la tragédie d'Antigone écrite par Sophocle. Antigone, la fille d'Oedipe se retrouve écartelée entre le légitime (donner une sépulture à son frère Polynice) et la loi (le roi Créon a interdit -sous peine de mort- toute sépulture à ceux qui ont combattu contre la patrie). Plus subsidiairement, on peut aussi envisager une question de reprise sur les blogs: quelques élèves ont été condamnés pour des propos tenus sur de tels sites, mais un proviseur (alias Garfield) a été carrément exclu de l'Education nationale sous prétexte de pornographie sur son blog, alors qu'il faisait juste état de son homosexualité; le ministre est revenu sur cette décision, et le proviseur sera réintégré en août prochain.

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vendredi 10 février 2006

Biographie: Lucien Gallois.

Lucien Gallois (1857-1941) est un géographe, fondateur avec Paul Vidal de La Blache des Annales de géographie, en 1893.

Il s'est intéressé à l'histoire de la géographie et de la cartographie, comme en témoigne son étude sur les Géographes allemands de la Renaissance (1891).

Lucien Gallois est aussi l'auteur d'un ouvrage sur les Régions naturelles et Noms de pays (1908) qui fait suite à de nombreuses études de cas publiées séparément sous forme d'articles (sur la Dombes, sur le Mâconnais, le Beaujolais, etc.): il y définit les pays comme des entités homogènes identifiées soit par un cadre naturel mis en valeur par une communauté de peuplement (ainsi des vallées vosgiennes), soit par une association de traits dans un rapport homme-milieu dominé par l'organisation de la vie rurale (ainsi en Beauce).

A partir de 1918, suite à la disparition de Paul Vidal de la Blache, il assume la direction de la Géographie universelle.

Souvent catalogué comme "le lieutenant de Vidal", Lucien Gallois gagnerait peut-être à être rapproché d'un Friedrich Ratzel et d'un Élisée Reclus selon le sociologue Jean-Claude Chamboredon ("Cartes, désignations territoriales, sens commun géographique: les "noms de pays" selon Lucien Gallois", Etudes rurales, n°109, "Pays, paysans, campagnes", 1988).

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Biographie: Johann von Thunen

Johann Heinrich von Thünen (1783-1850) était un propriétaire terrien allemand qui est resté célèbre pour les économistes et les géographes pour son livre l'État isolé, dans ses relations avec l'agriculture et l'économie nationale (1826 et 1851).

Le "modèle de von Thünen" est exposé dans la première partie de son ouvrage.
Il pose comme hypothèses une ville-centre isolée, entourée d'une plaine agricole homogène, desservie par un système de communication isotrope, d'où un coût de transport uniquement proportionnel à la distance euclidienne, avec un marché dont les prix sont supposés fixes.
Le résultat est une organisation des spécialisations agricoles en cercles concentriques à partir de la ville-marché. C'est pourquoi le "modèle de von Thünen" est aussi appelé la théorie des "ceintures" agricoles.
Description: les anneaux les plus proches de la ville-marché sont voués à des productions à haute valeur ajoutée ou à forte demande, dont on ne peut grever le prix par un trop long transport (comme les légumes, les fruits, ou le lait); tandis que les anneaux les plus éloignés se caractérisent par une mise en valeur de moins en moins intensive (élevage extensif, céréaliculture qui alterne avec de la jachère).
Le modèle de von Thünen a été validé à de multiples reprises et à différentes échelles, mais seulement de manière partielle et en introduisant des distorsions. Dans la réalité en effet, les villes sont rarement isolées, les espaces rarement uniformes, et les réseaux rarement isotropes.

Aujourd'hui encore, le modèle de von Thünen est toujours pertinent pour expliquer où s'implante une activité afin de maximiser ses profits et minimiser ses coûts.

Dans le domaine de la pensée économique, Johann von Thünen a été influencé par les idées d'Adam Smith et donc du libre-échange. Il était néanmoins acquis aux avancées sociales, comme en témoigne son soutien à la révolution allemande de 1848 et sa mise en place d'un système de participation aux bénéfices de son domaine pour ses employés.
Ses réflexions sur le salaire ont débouché sur la notion de "salaire naturel". Il a aussi développé la théorie du marginalisme en économie.

Références:
_Paul Claval, Histoire de la géographie, PUF, Que sais-je?, n°65, Paris, 2004 (1995), page 60;
_Jean-Louis Mathieu, article "von Thünen" in Jacques Lévy et Michel Lussault, sous la dir., Dictionnaire de la géographie et de l'espace des sociétés, Belin, Paris, 2003, pages 923 et 924;

Sites internet intéressants qui évoquent Johann von Thünen:
_ces notes du cours de géographie donné par Antoine Bailly au réputé Institut universitaire de hautes études internationales de Genève (Suisse) évoque la pensée de von Thünen en rapport avec la géographie (paragraphe 2.1 de son cours).
_le "modèle de von Thünen" est évoqué dans la thèse en sciences économiques sur Le paysage agricole: essai d'évaluation, soutenue à Limoges en décembre 2003 par Anne Siriex (première partie, section 1, I, A, 2).

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jeudi 9 février 2006

Definition: choreme

Qu'est-ce qu'un chorème? Le chorème est un concept élaboré par Roger Brunet ("La composition des modèles dans l'analyse spatiale, in L'espace géographique, n°4, 1980) qui le définit comme la "structure élémentaire de l'espace géographique". R. Brunet met ainsi au point une table de 28 chorèmes, dont chacun représente une configuration particulière. L'idée est qu'en assemblant les chorèmes, le géographe puisse représenter les phénomènes spatiaux à différentes échelles. L'analogie avec l'alphabet est dès lors évidente. La chorématique a ainsi été définie comme la "grammaire des chorèmes".
Le chorème est un alphabet de l'espace qui se compose de quatre figurés élémentaires: le point, la ligne, l'aire et le réseau. Ces quatre formes de base peuvent être combinées avec sept rubriques plus générales: le maillage, le quadrillage, l'attraction, le contact, le tropisme, la dynamique territoriale, et la hiérarchie.

L'intérêt des chorèmes.
Les chorèmes et la chorématique ont participé des progrès observés dans la cartographie, en introduisant une certaine rigueur, notamment dans les figurés.
Les chorèmes sont pédagogiques en ce sens qu'ils fournissent une lecture plus aisée de l'espace. Cette qualité explique le succès du GIP Reclus auprès du personnel politique et de la DATAR, puis la grande influence exercée sur les enseignants: les chorèmes abondent dans les Atlas de France et la Géographie Universelle, deux collections dirigées par R. Brunet. Du milieu des années 1980 au milieu des années 1990, les chorèmes étaient largement présents dans les manuels du secondaire.

Les limites des chorèmes.
Yves Lacoste et Robert Marconis ont reproché aux chorèmes leurs formes géométriques par trop schématique ainsi que l'absence de localisation précise. Yves Lacoste a notamment reproché à Roger Brunet et plus largement aux adeptes de la "nouvelle géographie" de prôner une approche scientiste de la géographie, dans laquelle il ne voit qu'un avatar du marxisme. Yves Lacoste s'élève avant tout contre la vision économiciste de la société qui lui semble sous-jacente à la chorématique; il conteste également cette idée de l'espace où les données naturelles sont exclues.
Les chorèmes et la chorématique ne sont qu'une lecture parmi d'autres de l'espace. Robert Ferras l'écrit lui-même: la première des "cinq opérations essentielles" à l'établissement d'une chorématique, il y a "un choix d'éléments signifiants dans la complexité du réel".
Les chorèmes et la chorématique ont pour fin "une généralisation pour des comparaisons possibles" (R. Ferras).

Critique de la critique: les réponses de Roger Brunet à ses détracteurs.
A ceux qui lui opposent que modéliser revient à simplifier et signifie une perte d'informations, R. Brunet répond que la compréhension suppose de distinguer le fondamental de l'accessoire, l'information du bruit.
D'aucuns considèrent que la singularité de chaque lieu interdit la généralisation; Roger Brunet rétorque que la science passe par la modélisation. En un clin d'oeil assez savoureux, il oppose ainsi Hérodote et Hécatée, Hérodote d'Alicarnasse ayant choisi d'exposer les récits isolés des divers peuples qu'il décrit, tandis qu'Hécatée de Milet prétendait ne s'appuyer que sur la raison et choisissait en conséquence parmi les récits recueillis ceux qui lui paraissaient les plus raisonnables, les plus crédibles. Pour Roger Brunet, Hécatée est un modèle, Hérodote un anti-modèle. Clin d'oeil savoureux à mes yeux car Hérodote est le nom de la revue que dirige Yves Lacoste, le plus virulent des opposants à la chorématique.

La définition d'un chorème peut être demandée au CAPES d'histoire et de géographie lors d'un oral de géographie (commentaire de documents ou leçon) et lors d'un oral d'épreuve sur dossier (ESD). Les jurys aiment bien revenir sur les définitions de notions et de concepts utilisés en géographie car ils savent que nombre des candidats au CAPES d'histoire et de géographie sont des historiens: 80% des candidats au CAPES d'hist&geo sont en effet issus d'une formation historisante, ce qui ne signifie par pour autant que les 20% restants ont suivi un cursus géographique puisque le CAPES est un concours ouvert à tous ceux qui ont un niveau licence. En contrepartie, les géographes ont plus de débouchés hors enseignement que les historiens.
Pour un exemple de questions qui peuvent être posées en reprise d'un oral d'épreuve sur dossier (ESD), je renvoie à la foire aux 77 questions de reprise où chorèmes et chorématique sont abordés aux questions 11 à 15.

Références:
_Cécile Juin-Rialland, Initiation à la géographie: devenir géographe, Vuibert, 2003, 119 pages;
_Roger Brunet, Des modèles en géographie? Sens d'une recherche, retranscription d'une conférence donnée à Liège le 24 novembre 1999;
_Roger Brunet, La carte, mode d'emploi, Fayard-Reclus, 1987;
_Robert Ferras, Les modèles graphiques en géographie, Paris-Montpellier, Economica-Reclus, 1993;
_Collectif, Hérodote, "Les géographes, la science et l'illusion", n°67.

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mardi 7 février 2006

Compte-rendu d'ecoute: Julien Gracq, le dernier des vidaliens

Le troisième volet de "l'Histoire de la géographie" revisitée par la Fabrique de l'Histoire était consacré mercredi 1er février 2006 à Julien Gracq, un grand écrivain français contemporain, dont l'oeuvre romanesque et poétique témoigne de sa solide formation géographique.

Le Tableau de la géographie de la France de Vidal de la Blache est pour Julien Gracq un "livre de formation", comme l'est le Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler pour l'histoire et l'Art des sculpteurs romans d'Henri Focillon pour l'histoire de l'art: des livres qui peuvent vous pousser, à eux seuls, vers une discipline; des livres qui vous font pénétrer dans l'esprit d'une discipline.
Citant J. Michelet, pour qui "la France est une personne", Vidal de la Blache se demande si la France est un être géographique et en vient à envisager la France comme un organisme vivant.
Le plus remarquable chez Vidal de la Blache sont les passages d'une région à une autre, sortes de fondu-enchaînés qui donnent une impression d'unité. Un livre subjectif: Vidal de la Blache a une certaine réaction affective face aux paysages.

Julien Gracq est le dernier des vidaliens. Il n'a pas connu Vidal de la Blache, mais il a été l'élève de Demangeon et De Martonne qui s'étaient partagés le champ de la géographie, encore unifiée sous Vidal de la Blache. Les géographes prometteurs comme Julien Gracq devaient se partager entre les deux maîtres.
Dans la géographie classique à laquelle il a été formé, il y a la carte, une forte composante de géographie naturaliste portée par De Martonne, et puis cette expérience initiatique du terrain. Cette éducation géographique est toujours latente dans son oeuvre, comme en témoigne cet extrait:
"Ce qui frappe d'abord dans le paysage de Suède et de Norvège: le roc, la cuirasse géologique de la presque-île, le bouclier scandinave -on ne saurait mieux dire- partout présent; non pas le rocher, le roc. Tout ce qui pouvait s'arracher, s'extraire, s'arraser, la glace l'a arraché, extrait, arrasé du squelette gratté, brossé, récuré jusqu'à l'os. Il ne reste que le noyau profond mis au jour, la roche mère intacte, inaltérée [...]"

Les géographes jalousent souvent la "belle narrative" comme Armand Frémont a coutume d'appeler l'Histoire. Avec J. Gracq pourtant, la géographie devient elle aussi narrative. Sous sa plume, les Ardennes accèdent au rang de "paysage-histoire":
"J'ai parlé autrefois de l'existence de paysages-histoire, qui ne s'achèvent réellement pour l'oeil, ne s'individualisent et parfois même ne deviennent distincts qu'en fonction d'un épisode historique marquant, ou tragique, qui les a singularisés, les faisant sortir une fois pour toutes de l'indistinction, en même temps qu'il les a consacré. L'Ardenne est pour moi un de ces paysages-histoire. Elle ne parlerait pas quand je la revois et que je la traverse aussi fort qu'elle le fait à mon imagination si, à la seule image de la forêt d'Hercynie sans chemin et sans limite que nous ayons conservé chez nous, elle ne superposait celle de la forêt de Teutobourg, inquiétante à force de silence, par trois fois grosse des légions d'Arminius. C'est pour moi, au voisinage de tels carrefours de la poésie, de la géographie et de l'histoire que gîtent pour une bonne partie les sujets qui méritent ce nom; de tels sujets ne s'éveillent sous les doigts qu'à la manière des grandes orgues: grâce à la superposition de multiples claviers."
Un paysage-histoire est pour Julien Gracq un pays dont les traits géographiques ne sont apparus qu'à la faveur d'un évènement historique. Et c'est impossible de penser à l'histoire sans penser au paysage qui l'a rendue possible. C'est un paysage qui a été validé, contresigné par l'histoire, sans quoi il n'existerait pas. La Vendée, et encore plus les Ardennes: un sentiment renforcé par les désastres militaires qui s'y sont produits: Sedan (1870), en 1914 le plan XVII s'effondre en Ardenne, et en 1940, c'est la percée de la Meuse. Sedan, Dinan, Montermet.

Parmi les romanciers contemporains, d'autres aussi font montre d'une sensibilité géographique: le Suisse Nicolas Bouvier, notamment dans L'usage du monde: "C'est la contemplation silencieuse des atlas, à plat-ventre sur le tapis, qui donne envie de tout planter là. Songez à des régions comme le Banat, la Caspienne, le Cachemire, aux musiques qui y résonnent, aux regards qu'on y croise, aux idées qui vous y attendent". Mais aussi le Français Pierre Michon et son livre Abbés, tryptique où il évoque notamment l'assèchement du marais poitevin dans un texte qui est en fait de la géohistoire. Et Jean Echenoz : l'île déserte est évoquée dans le Méridien de Greenwich, les hôtels d'autoroute dans Un an, la Bretagne dans les Grandes Blondes.


Les citations de J. Gracq sont seulement des retranscriptions suite à mon écoute de l'émission; comme je ne possède de lui que le Rivage des Syrtes, je ne peux assurer l'exactitude de la ponctuation.
Dans l'optique de l'épreuve sur dossier (ESD), Julien Gracq est aussi à connaître pour La forme d'une ville, parue en 1985: ce livre permet d'illustrer un sujet où littérature et géographie sont mêlées, puisque l'auteur y propose une approche personnelle de la ville de Nantes. Je n'ai pas encore lu ce livre, donc je ne peux pas le présenter, mais j'ai trouvé sur la Toile un commentaire de La forme d'une ville que je trouve particulièrement intéressant comme témoignage d'une géographie des représentations, comme illustration des cartes mentales de chacun:
"Nantes est reconstruite à partir d'une image mémorielle dont le lycée Clémenceau occupe le centre. Viennent ensuite les "radiales" parcourues au cours des sorties règlementaires; puis les quartiers de la ville, disposés entre ces axes; puis les cours d'eau, Erdre et Loire, et le port; enfin la relation de Nantes avec son arrière-pays dont se dégage l'idée de "grande ville" coupée de la campagne et dressée contre elle."
Cette analyse est le fait de Michel Murat, normalien, professeur de littérature française à la Sorbonne, qui propose une approche de chacun des ouvrages de Julien Gracq sur le site de l'ADPF, Association pour la diffusion de la pensée française, qui dépend du Ministère des Affaires étrangères et dont les productions sont remarquables.

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Compte-rendu d'ecoute: Herodote

Mardi 31 janvier 2006, la Fabrique de l'Histoire consacrait son deuxième volet d'une "Histoire de la géographie" à la revue Hérodote sous le titre "Hérodote ou la réinvention de la géopolitique". La première partie de l'émission consistait en un documentaire où étaient interviewés Yves Lacoste, Béatrice Giblin et Frédérick Douzet. Dans la seconde partie, Emmanuel Laurentin avait invité dans le studio René-Eric Dagorn et Olivier Vilaça. Ces deux invités sont membre de l'équipe éditoriale de la revue EspacesTemps qui entend proposer une autre approche de la géopolitique.

La revue Hérodote est publiée pour la première fois en janvier-février 1976. L'éditeur est François Maspero, un libéral d'extrême gauche.
Le contexte de l'apparition de la revue est le suivant: l'idée germe en 1973, alors qu'Yves Lacoste revient de sa mission menée en 1972 sur le bombardement des digues au Vietnam. Le projet naît dans le cadre très bouillonnant de l'université de Vincennes. Les étudiants d'Yves Lacoste sont alors des historiens. La géographie qu'ils avaient appris au lycée était une géographie réactionnaire dans le sens où elle escamotait un certain nombre de problèmes.
Yves Lacoste prône la réintégration du politique dans le champ de la géographie.

L'état de la géographie en France dans les années 1970.
Une des questions qui se posent à l'époque est la suivante: la géographie ne sert-elle qu'à former de futurs enseignants? Or, enseigner la géographie dans le secondaire, c'est une idée qui apparaît en Prusse lorsque les dirigeants prussiens veulent faire l'unité de l'Allemagne en distribuant à destination des élèves de petits manuels qui disent, en substance, "l'Allemagne, ça existe". Après 1870, les Français décident de faire de même: on retrouve le même principe d'association de l'histoire et de la géographie, comme en Prusse, suivant en cela le principe d'Emmanuel Kant selon lequel on ne doit pas dissocier le temps et l'espace.
Les géographes universitaires français ont décidé que, pour être scientifique, il ne fallait pas parler de politique.
D'où le titre provocateur d'Yves Lacoste en 1976: "la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre".
La géographie française, comme avant elle la géographie prussienne, est patriotique. Cf. le succès de G. Bruno et son Tour de France de deux enfants. Idée d'une France éternelle.
L'exemple d'Elisée Reclus montrait pourtant qu'on pouvait parler du politique, intégrer le politique dans la compréhension des idées politiques sans être dépendant d'un système idéologique dominant.

Yves Lacoste et la géopolitique.
Comment Yves Lacoste en est-il venu à s'intéresser à la géopolitique? Au départ, il est un géographe physicien très proche de la géologie. Peut-être faut-il chercher une première explication dans son enfance, passée au Maroc, où les relations de domination, de pouvoir, sont bien visibles. Parmi ses maîtres à l'université, Jean Dresch, qui devint président de l'UGI, Union de géographie internationale.

1982, un tournant.
Quand Hérodote paraît, c'est le tollé dans le milieu universitaire. En même temps, dans les premiers numéros d'Hérodote, et jusqu'en 1982, il n'est pas question de géopolitique, un terme vague et connoté puisqu'il a été récupéré après la Première Guerre mondiale par le national-socialisme. Ainsi, c'est au nom de la géopolitique que se fait le fameux pacte germano-soviétique.
En 1982, se produit un évènement très important. On observe un brusque retour dans les médias du mot géopolitique sans que cela fasse scandale. L'origine est un article du Monde, à propos de l'invasion du Cambodge par le Vietnam: Pourquoi se font-ils la guerre? Pour du territoire. C'est de la géopolitique. La connotation est donc encore négative dans cet article du Monde.

Définir la géopolitique.
Pour Yves Lacoste, la géopolitique ce sont les rivalités de pouvoir sur un territoire.

Le géographe et la société.
Le géographe a-t-il un rôle social à jouer? auprès des politiques?
Tout spécialiste de sciences sociales a un rôle à jouer aujourd'hui. La géopolitique qu'on essaie de faire autour d'Hérodote se veut une géopolitique citoyenne. Hérodote est une revue dans laquelle on écrit simplement, pour être compris du plus grand nombre. Ne pas utiliser du jargon pour faire pseudo-scientifique.
Tous les plans d'aménagement du territoire se réfèrent à un discours géographique se présentant comme le seul possible, alors qu'il y en a différents. Les géographes sont consultés, mais nombre d'entre eux s'arrangent pour que cela ne se sache pas. Exemple de consultation: les réflexions d'Yves Lacoste sur l'eau ont pour origine une commande de la Lyonnaise des Eaux.

Géopolitique et échelles.
Yves Lacoste a commencé par de la géopolitique externe en s'intéressant aux problèmes internationaux. Béatrice Giblin a appliqué la géopolitique à des problèmes internes, au sein d'une même nation. Frédérick Douzet a réfléchi à la géopolitique urbaine.


La revue EspacesTemps est née également en 1976.
Selon René-Eric Dagorn et Olivier Vilaça, la définition que donne Yves Lacoste de la géopolitique (cf. supra) ne représente qu'une partie du politique: le politique n'est pas que rivalité, il faut aussi prendre en compte la légitimité.
Les deux revues ont les mêmes objectifs: analyser la complexité du monde. Cela fait trente ans que sont élaborés les outils d'analyse.
Les deux invités, membres de la revue EspacesTemps, reprochent à Hérodote de privilégier une approche de la géopolitique par la puissance. Selon eux, Hérodote privilégierait une approche avec l'Etat-nation comme référence, tandis que EspacesTemps met l'accent sur la société-monde.

La géopolitique est une chance pour la géographie. Elle est médiatique. C'est aussi une occasion de renouveler ses outils. La géopolitique se complexifie; elle a deux visages: celui, classique, du rapport de force; celui, moderne, de la légitimité.

La géopolitique peut expliquer de façon simple, avec les cartes; le risque est alors le simplisme. La géopolitique peut aussi expliquer par le discours des acteurs qui sont en relation. Car la carte ne permet pas de comprendre toute la réalité.
La géographie est souvent associée au visible. Cf. le succès des photos de Yann Arthus-Bertrand. Tendance à survaloriser le territoire et la puissance. Alors qu'il y a aussi la loi, la légitimité.

La géopolitique aujourd'hui utilise très fortement les sciences sociales. Comment est-on encore géographe quand on utilise tant les autres sciences sociales? Les géographes étudient la société par sa dimension spatiale.


[J'avoue être assez déçu de la deuxième partie de l'émission: les deux membres de la revue EspacesTemps adopte une attitude classique de dénigrement (quoique poli) pour mieux valoriser leur approche, qu'ils présentent comme holiste par contraste avec celle d'Hérodote, qui serait partielle; et je partage l'impression d'Emmanuel Laurentin qu'à tant utiliser les autres sciences sociales, la lecture géographique en ressort brouillée; à négliger la carte pour les discours comme le fait l'équipe d'EspacesTemps, la géographie perd sa position de carrefour pour n'être qu'une facette d'une approche politiste, qu'une branche de la science politique; à cet égard, le titre du séminaire coordoné par René-Eric Dagorn ("Enjeux politiques de la géographie") à Sciences Po Paris me paraît révélateur. Enfin, j'aimerais bien que l'on m'explique en quoi la légitimité ne suppose pas la puissance. Préférer "légitimité", "relations" et "discours" aux "cartes", "rapport de force" et "rivalité" me paraît un bon exemple d'onanisme intellectuel: la carte est discours, les discours peuvent se traduire en cartes ; les relations supposent un rapport de force, lequel n'est pas toujours synonyme de violence; la légitimité est conflictuelle, elle se redéfinit sans cesse, sauf dans des sociétés a-historiques.]

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lundi 6 février 2006

Compte-rendu d'ecoute: Armand Fremont

Voici quelques notes prises à l'écoute de l'excellente émission La Nouvelle Fabrique de l'Histoire d'Emmanuel Laurentin sur France Culture consacrée lundi 30 janvier 2006 au géographe Armand Frémont, qui était l'invité.

L'émission commence par une longue citation d'Italo Calvino qui a le mérite de rappeler que la carte de Fra Mauro réalisée à Venise en 1459 pour le roi du Portugal est un des premiers planisphères basés sur des compte-rendus de Marco Polo et des circumnavigations de l'Afrique, un planisphère où l'inversion des points cardinaux accentue le renversement des perspectives (la carte est en effet orientée au sud, s'inspirant en cela de la tradition arabe en vigueur depuis le Xe siècle).
"La carte se situe souvent à la limite entre deux géographies, celle de la partie et celle du tout". (Italo Calvino)

Géographie et carte.
Est-ce que la géographie, ce n'est que la carte?
Ce n'est sûrement pas que la carte. Mais il est vrai que la carte joue un rôle très important dans les apprentissages du géographe, dans les pratiques du géographe. En tant que réduction à une certaine échelle de la réalité terrestre.
Et puis la carte est une fascination: une fascination d'enfance de beaucoup de géographes, ou de non géographes. Ainsi, un président de la République était un grand collectionneur de cartes.
La carte a été, à ses origines, à la fois une vision de la Terre et une vision du monde (Terre + Ciel). Au cours des siècles, cette bivalence avait disparu. Maintenant, avec les images satellitaires, voilà qu'on renoue avec une carte de la Terre qui n'ignore pas le Ciel.
Aujourd'hui, l'atlas -au sens classique du terme- n'a plus de sens, puisque l'on peut réactualiser les connaissances en permanence.
La géographie serait donc une science de données évolutives. Il n'y aurait pas un fondement sûr à cette discipline, qui ferait d'elle une science tendant vers les sciences dures.
La cartographie est à l'image de celui qui la fait. La cartographie que nous avons à l'heure actuelle est une cartographie tout à fait caractéristique du monde contemporain. Comme celle de Vidal de la Blache était caractéristique d'une Troisième République bonhomme, qui s'était modernisée, qui avait évoluée, qui savait faire des cartes, des règles de trois, mais qui faisait encore tout ça de manière artisanale.
La carte a été utilisée comme un moyen de pouvoir. Elle l'est toujours. Elle a été l'instrument des nationalismes. Les cartes de Cassini, d'état-major, etc. disent: "Ceci est la France". Mais maintenant, c'est toujours un instrument de pouvoir. Par exemple, pour une entreprise: la cartographie aide une grande entreprise à décider où implanter ses boutiques. En outre, pour un État, détenir les données numériques de l'ensemble de la Terre avec une résolution fine permet une intervention n'importe où : un seul pays a ce pouvoir, les États-Unis d'Amérique.

Objets, méthodes et notions de la géographie ont été renouvelés ces cinquante dernières années.
Les géographes ont manqué plusieurs tournants du siècle mais ils n'ont pas manqué celui de l'aménagement du territoire.
L'essentiel est que la discipline universitaire "géographie" ait percé et que nombre d'aménageurs soient géographes. Ce qui n'était pas évident: il y avait les ingénieurs (X-Ponts), le corps préfectoral (ENA), les économistes, les sociologues ...
Les géographes ont manqué plusieurs aventures intellectuelles. Par exemple, ils ont tardé à s'intéresser à l'environnement. Et leur longue absence pèserait encore sur la compréhension qu'on peut avoir des problèmes de l'environnement.
Une absence qui résulterait de la trop longue prédominance de la géographie classique.
Les géographes ont aussi manqué l'aventure des sciences humaines pensées globalement, de la transdisciplinarité.
La géographie est une discipline de synthèse, certes, mais en même temps toutes les dicisplines le sont.

Les géographes, des mal aimés? La géographie est une discipline qui va de l'avant, qui crée des concepts, mais qui cède à une forte tendance au dénigrement.
La concurrence est réelle et néfaste entre histoire et géographie dans l'enseignement secondaire. Presque 8 professeurs sur 10 sont de formation historienne avec une petite formation de géographe. En caricaturant un peu, on enseigne l'histoire puis, quand on a le temps, on fait de la géographie.
L'histoire est une discipline très attrayante, qui a acquis ses lettres de noblesse auprès des médias, ce n'est pas le cas de la géographie, qui n'a pas pour autant à en être honteuse.

Les années 1970 et 1980, qui ont été fécondes sur le plan de la réflexion ont aussi été des années d'éclatement. On a inventé la géographie comme décrypteur de la politique et du territoire politique (autour d'Yves Lacoste et d'Hérodote), il y a le formidable choc de la revue Espace géographique de Roger Brunet dans les années 1970: une revue très ouverte sur l'étranger (Etats-Unis d'Amérique notamment), très ouverte du point de vue idéologique, qui introduit la volonté d'une science géographique, d'une méthode géographique appuyée sur des données quantitatives.
Pourquoi cet éclatement?
Armand Frémont émet une hypothèse qu'il juge "iconoclaste". Il pense que, par nature, les géographes sont provinciaux. Le géographe, par son métier, s'inscrit dans le territoire où il est, et le valorise. Si bien que de nombreux maîtres de la géographie des cinquante dernières années sont à Rennes, à Bordeaux, à Montpellier, à Strasbourg, etc. Ils sont très liés à leur terroir. Ils ne font pas partie, à quelques exceptions près, du "village intellectuel parisien". Hérodote y est rentrée, pas l'Espace géographique.

Emmanuel Laurentin est journaliste, producteur et animateur à Radio France. Il possède une maîtrise d'histoire médiévale (Université de Poitiers) et est diplômé de l'Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille. Depuis septembre 1999, il produit l'émission "La Fabrique de l'Histoire" sur France Culture.

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