Mardi 31 janvier 2006, la
Fabrique de l'Histoire consacrait son deuxième volet d'une "Histoire de la géographie" à la revue
Hérodote sous le titre "
Hérodote ou la réinvention de la géopolitique". La première partie de l'émission consistait en un documentaire où étaient interviewés
Yves Lacoste,
Béatrice Giblin et
Frédérick Douzet. Dans la seconde partie, Emmanuel Laurentin avait invité dans le studio
René-Eric Dagorn et
Olivier Vilaça. Ces deux invités sont membre de l'équipe éditoriale de la revue
EspacesTemps qui entend proposer une autre approche de la géopolitique.
La revue Hérodote est publiée pour la première fois en janvier-février 1976. L'éditeur est François Maspero, un libéral d'extrême gauche.
Le contexte de l'apparition de la revue est le suivant: l'idée germe en 1973, alors qu'Yves Lacoste revient de sa mission menée en 1972 sur le bombardement des digues au Vietnam. Le projet naît dans le cadre très bouillonnant de l'université de Vincennes. Les étudiants d'Yves Lacoste sont alors des historiens. La géographie qu'ils avaient appris au lycée était une géographie réactionnaire dans le sens où elle escamotait un certain nombre de problèmes.
Yves Lacoste prône la réintégration du politique dans le champ de la géographie.
L'état de la géographie en France dans les années 1970.
Une des questions qui se posent à l'époque est la suivante: la géographie ne sert-elle qu'à former de futurs enseignants? Or, enseigner la géographie dans le secondaire, c'est une idée qui apparaît en Prusse lorsque les dirigeants prussiens veulent faire l'unité de l'Allemagne en distribuant à destination des élèves de petits manuels qui disent, en substance, "l'Allemagne, ça existe". Après 1870, les Français décident de faire de même: on retrouve le même principe d'association de l'histoire et de la géographie, comme en Prusse, suivant en cela le principe d'Emmanuel Kant selon lequel on ne doit pas dissocier le temps et l'espace.
Les géographes universitaires français ont décidé que, pour être scientifique, il ne fallait pas parler de politique.
D'où le titre provocateur d'Yves Lacoste en 1976: "la géographie, ça sert d'abord à faire la guerre".
La géographie française, comme avant elle la géographie prussienne, est patriotique. Cf. le succès de G. Bruno et son Tour de France de deux enfants. Idée d'une France éternelle.
L'exemple d'Elisée Reclus montrait pourtant qu'on pouvait parler du politique, intégrer le politique dans la compréhension des idées politiques sans être dépendant d'un système idéologique dominant.
Yves Lacoste et la géopolitique.
Comment Yves Lacoste en est-il venu à s'intéresser à la géopolitique? Au départ, il est un géographe physicien très proche de la géologie. Peut-être faut-il chercher une première explication dans son enfance, passée au Maroc, où les relations de domination, de pouvoir, sont bien visibles. Parmi ses maîtres à l'université, Jean Dresch, qui devint président de l'UGI, Union de géographie internationale.
1982, un tournant.
Quand Hérodote paraît, c'est le tollé dans le milieu universitaire. En même temps, dans les premiers numéros d'Hérodote, et jusqu'en 1982, il n'est pas question de géopolitique, un terme vague et connoté puisqu'il a été récupéré après la Première Guerre mondiale par le national-socialisme. Ainsi, c'est au nom de la géopolitique que se fait le fameux pacte germano-soviétique.
En 1982, se produit un évènement très important. On observe un brusque retour dans les médias du mot géopolitique sans que cela fasse scandale. L'origine est un article du Monde, à propos de l'invasion du Cambodge par le Vietnam: Pourquoi se font-ils la guerre? Pour du territoire. C'est de la géopolitique. La connotation est donc encore négative dans cet article du Monde.
Définir la géopolitique.
Pour Yves Lacoste, la géopolitique ce sont les rivalités de pouvoir sur un territoire.
Le géographe et la société.
Le géographe a-t-il un rôle social à jouer? auprès des politiques?
Tout spécialiste de sciences sociales a un rôle à jouer aujourd'hui. La géopolitique qu'on essaie de faire autour d'Hérodote se veut une géopolitique citoyenne. Hérodote est une revue dans laquelle on écrit simplement, pour être compris du plus grand nombre. Ne pas utiliser du jargon pour faire pseudo-scientifique.
Tous les plans d'aménagement du territoire se réfèrent à un discours géographique se présentant comme le seul possible, alors qu'il y en a différents. Les géographes sont consultés, mais nombre d'entre eux s'arrangent pour que cela ne se sache pas. Exemple de consultation: les réflexions d'Yves Lacoste sur l'eau ont pour origine une commande de la Lyonnaise des Eaux.
Géopolitique et échelles.
Yves Lacoste a commencé par de la géopolitique externe en s'intéressant aux problèmes internationaux. Béatrice Giblin a appliqué la géopolitique à des problèmes internes, au sein d'une même nation. Frédérick Douzet a réfléchi à la géopolitique urbaine.
La revue EspacesTemps est née également en 1976.
Selon René-Eric Dagorn et Olivier Vilaça, la définition que donne Yves Lacoste de la géopolitique (cf. supra) ne représente qu'une partie du politique: le politique n'est pas que rivalité, il faut aussi prendre en compte la légitimité.
Les deux revues ont les mêmes objectifs: analyser la complexité du monde. Cela fait trente ans que sont élaborés les outils d'analyse.
Les deux invités, membres de la revue EspacesTemps, reprochent à Hérodote de privilégier une approche de la géopolitique par la puissance. Selon eux, Hérodote privilégierait une approche avec l'Etat-nation comme référence, tandis que EspacesTemps met l'accent sur la société-monde.
La géopolitique est une chance pour la géographie. Elle est médiatique. C'est aussi une occasion de renouveler ses outils. La géopolitique se complexifie; elle a deux visages: celui, classique, du rapport de force; celui, moderne, de la légitimité.
La géopolitique peut expliquer de façon simple, avec les cartes; le risque est alors le simplisme. La géopolitique peut aussi expliquer par le discours des acteurs qui sont en relation. Car la carte ne permet pas de comprendre toute la réalité.
La géographie est souvent associée au visible. Cf. le succès des photos de Yann Arthus-Bertrand. Tendance à survaloriser le territoire et la puissance. Alors qu'il y a aussi la loi, la légitimité.
La géopolitique aujourd'hui utilise très fortement les sciences sociales. Comment est-on encore géographe quand on utilise tant les autres sciences sociales? Les géographes étudient la société par sa dimension spatiale.
[J'avoue être assez déçu de la deuxième partie de l'émission: les deux membres de la revue EspacesTemps adopte une attitude classique de dénigrement (quoique poli) pour mieux valoriser leur approche, qu'ils présentent comme holiste par contraste avec celle d'Hérodote, qui serait partielle; et je partage l'impression d'Emmanuel Laurentin qu'à tant utiliser les autres sciences sociales, la lecture géographique en ressort brouillée; à négliger la carte pour les discours comme le fait l'équipe d'EspacesTemps, la géographie perd sa position de carrefour pour n'être qu'une facette d'une approche politiste, qu'une branche de la science politique; à cet égard, le titre du séminaire coordoné par René-Eric Dagorn ("Enjeux politiques de la géographie") à Sciences Po Paris me paraît révélateur. Enfin, j'aimerais bien que l'on m'explique en quoi la légitimité ne suppose pas la puissance. Préférer "légitimité", "relations" et "discours" aux "cartes", "rapport de force" et "rivalité" me paraît un bon exemple d'onanisme intellectuel: la carte est discours, les discours peuvent se traduire en cartes ; les relations supposent un rapport de force, lequel n'est pas toujours synonyme de violence; la légitimité est conflictuelle, elle se redéfinit sans cesse, sauf dans des sociétés a-historiques.]
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