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lundi 30 octobre 2006

Fiche de lecture: Georges Roques, Decrypter le monde aujourd'hui: la crise de la geographie.

Voici ma fiche de lectures sur l'ouvrage de Georges Roques, Décrypter le monde aujourd'hui: la crise de la géographie, un livre de 203 pages paru aux éditions Autrement, dans la collection Frontières, à Paris, en 2006. Un pamphlet inégal, riche en citations mais pauvre en exemples.


Introduction.

Georges Roques
considère que la géographie est utilisée par tous et tout le temps, depuis celui qui détermine son chemin sur une carte jusqu’à celui qui appréhende les stratégies géopolitiques et économiques des dirigeants. Par contraste, il regrette l’absence des géographes dans les grands débats de société.

Les historiens sont davantage présents à la radio et à la télévision que les géographes.
Pour l’auteur, les géographes d’aujourd’hui, sous prétexte de scientificité, n’apportent plus les émotions qu’il éprouvait, plus jeune, à contempler les paysages auvergnats, à rêver devant les cartes murales de
Paul Vidal de la Blache, à s’évader par le biais de lectures ou d’écoutes radiophoniques. Pour Georges Roques en effet, l’émotion est une condition non suffisante mais néanmoins nécessaire à l’acquisition de la culture.
Il émet l’hypothèse suivante : si l’image de la géographie est négative, c’est qu’elle est de moins en moins enseignée et que son enseignement est de plus en plus mauvais. Pourtant, elle occupe une place de plus en plus grande dans les pratiques sociales d’un monde complexe et en évolution rapide.
Il en vient enfin à reprendre le propos d'
Armand Frémont, à savoir que nous faisons tous de la géographie comme M. Jourdain faisait de la prose.


Partie I. Des divorces à la chaîne.

Chapitre 1. Malaise social et crise scolaire.
Georges Roques souligne l’importance de l’identité et de l’altérité dans la mondialisation à l’œuvre. Il en fait une question géographique puisque tout individu se définit non seulement par rapport à d’autres êtres humains mais aussi par rapport à un espace approprié, ce que les géographes appellent un territoire. Ce rapport à l’espace est complexifié par la coexistence de plusieurs échelles : du local au mondial, en passant par le régional et le national voire le supranational dans le cas européen, "l’appartenance emprunte de plus en plus les réseaux".
Or, Georges Roques reproche à l’enseignement de garder pour cadre de référence l’Etat-nation. Selon lui, l’école doit transmettre "une nouvelle conscience civique qui doit intégrer l’appartenance simultanée à plusieurs niveaux de l’échelle spatiale […] Entre repli identitaire et mondialisation, il n’y a pas à choisir mais à mettre en relation des niveaux et des domaines qui ne sont pas […] exclusifs les uns des autres". [aucun exemple d'application à l'enseignement n'est donné; et l'auteur semble pour le moins méconnaître les programmes actuels et leur application]
Interrogé par
Georges Roques, François Audigier émet l’hypothèse « que la géographie, mais aussi l’histoire, n’intéressent plus vraiment parce que, leurs finalités politiques étant déstabilisées, elles n’ont plus grande utilité … A l’école élémentaire, lire-écrire-compter dominent, la culture n’est plus un projet. »
Georges Roques estime que c’est l’ensemble des sciences sociales qui devraient être convoquées à l’école pour contribuer à l’apprentissage citoyen. Puis il questionne la tutelle de l’histoire et des historiens sur la géographie, le choix de la géographie de Paul Vidal de la Blache au détriment de celles de Victor Levasseur ou d'Elisée Reclus. L’auteur est favorable au divorce de l’enseignement de l’histoire et de la géographie dans le secondaire. [la cible principale de l'auteur semble donc être l'histoire: il faut l'affaiblir en multipliant les sciences sociales à l'école; et renforcer la géographie en réservant son enseignement à des géographes; c'est bien connu, ceux-ci ne demandent qu'à enseigner, cf. infra]
De l’enquête réalisée par la Sofres pour l’IGN en 2004 il ressort que la géographie est utile et intéressante, vivante et dépaysante. Son utilité se vérifie d’abord pour localiser un pays, une région, une ville et pour se déplacer. Les principaux moyens de connaissance sont la radio ou la télévision, les voyages ou les activités de plein air et la lecture.
[ouf! la géographie est utile! merci mesdames et messieurs les sondés]
Pour réaliser sa propre enquête, Georges Roques part d’un constat : les géographes représentent 10% des candidats au CAPES [d’histoire et géographie]. [aucune explication n'est donnée; l'auteur "oublie" de comparer avec le nombre de licenciés en histoire puis en géographie] Puis il affirme péremptoirement que « ce ne sont pas les meilleurs étudiants géographes qui, disposant d’autres débouchés, affrontent les concours … » [Les géographes certifiés, agrégés, normaliens ou professeurs d’université, tous passés par les concours de l’enseignement, apprécieront ! L’auteur semble adopter une lecture libérale selon laquelle les meilleurs vont là où est l’argent; sauf qu'elle n'est pas démontrée. Qu’est-ce qu’un bon géographe ? Un bon géographe fait-il nécessairement un bon enseignant ? Un enseignant qui a une licence d’histoire fait-il nécessairement un mauvais professeur de géographie ?]
Deuxième constat : plus de 85% des 45 000 professeurs d’histoire-géographie ont une licence d’histoire.
Georges Roques cède alors à la nostalgie : c’était mieux avant, surtout de son temps. La preuve, « les plus anciens devaient satisfaire à quelques certificats exigeants en géographie, ce qui n’est même plus le cas aujourd’hui où l’on peut arriver au CAPES sans avoir d’autres acquis en géographie qu’un vernis universitaire plaqué sur les souvenirs de lycée ». [le niveau ne cesse de baisser pour devenir glacial, c'est bien connu; mieux que le réchauffement climatique, l'engourdissement de l'intelligence. Comme d'habitude, Georges Roques ne démontre pas son argument; d'ailleurs, le pourrait-il?]
Par la suite,
Georges Roques considère que "dans les programmes, la géographie est de plus en plus associée à l’histoire : c’est une situation objective de subordination". [le caractère objectif de la situation n'est pas démontré, de même que la subordination. La parité me semble au contraire respectée dans les programmes; c'est davantage dans la pratique que les professeurs privilégient l'histoire à la géographie quand il s'agit de boucler le programme; faut-il y voir seulement leur origine "historienne"? ne faudrait-il pas tout autant prendre en compte le souci des élèves? Plus que la géographie, l'histoire a besoin de continuité: il est plus aisé de comprendre l'Europe du XVIIe siècle et le commerce triangulaire en début de 4e quand ont été abordées en fin de 5e l'émergence du protestantisme et la découverte des mondes extraeuropéens; la géographie de l'Amérique en 5e, pour importante qu'elle soit, n'est pas nécessaire à la compréhension de la géographie de l'Europe en 4e. En outre, pourquoi passer sous silence la réduction des horaires?]
Géographie et médias.
A l’exception du « Dessous des cartes », très peu d’émissions télévisées sont consacrées à la géographie par les géographes ou des proches.
Géo est la revue la plus lue. Les revues scientifiques ont en général besoin du support du CNRS pour survivre. Mappemonde a arrêté son édition papier en 2003 faute de lecteurs. Georges Roques appelle de ses voeux une revue consacrée à la géographie conciliant rigueur scientifique et lisibilité, à l'instar de L’Histoire ou de La Recherche.
P
our deux tiers des 951 sondés (Sofres-IGN), la géographie est synonyme de carte: Georges Roques y voit un exemple de ce que la géographie est mal enseignée. Les plus jeunes lui semblent plus ouverts au monde puisque « 37% associent [la géographie] au monde et à la planète ».
Il fustige cet héritage pesant qui serait lié aux souvenirs scolaires de récitations, de nomenclatures et d’encyclopédisme que reprendrait aujourd'hui les jeux télévisés.
Pour définir la géographie,
Georges Roques propose de reprendre la définition d’Hervé Gumuchian et Claude Marois (Initiation à la recherche en géographie, Paris, Anthropos, 2000): La géographie est la science des territoires (concept introduit en 1990), de l’organisation et de la différenciation de l’espace.
L’université n’a pas le monopole des savoirs géographiques ; d’autres s’élaborent dans le monde de la géographie appliquée et dans l’entreprise. [aucun exemple de savoir géographique développé dans l'entreprise ou par la géographie appliquée n'est donné]
Georges Roques rappelle la distinction entre les tenants du modèle de la transposition didactique à partir de la géographie universitaire (dont l'auteur) et ceux de l’autonomie des disciplines scolaires (
Pierre Desplanques, François Audigier, André Chervel). Au passage, il reprend le constat de Jean-Pierre Chevalier, selon lequel le modèle pédagogique le plus répandu, celui de la transposition didactique mis au point par Yves Chevallard (La Transposition didactique, Grenoble, La Pensée sauvage, 1985) fonctionne mal. D’autres modèles didactiques existent, peu explorés jusque là. [encore une fois, l'auteur ne donne aucun nom (Jean-Louis Martinand?) et aucun exemple de ces modèles alternatifs (transposition des pratiques sociales de référence plutôt que du savoir savant?) en didactique]
Selon
Georges Roques, l’enseignement et les élèves seraient « sans doute » encore influencés par une pratique catéchistique de la géographie. [le "sans doute" évite à l'auteur le ridicule: le temps n'est plus où les élèves devaient apprendre les affluents de la rive droite de la Loire en partant de l'amont vers l'aval, puis de la rive gauche, etc. Pour autant, en géographie comme ailleurs, il faut apprendre du vocabulaire et des localisations pour décrire, comprendre et se faire comprendre]
Selon lui, l'équilibre histoire-géographie est un leurre tant que la géographie est enseignée par une majorité d'historiens. Il est favorable à un retour de la description, pour autant qu'elle soit problématisée. Il cite en exemple des géographes qui ont pratiqué avec bonheur une telle description problématisée comme Elisée Reclus avec la revue Les Temps nouveaux et Roger Brunet avec ses fascicules "Découvrir la France" édités par Larousse dans les années 1970.
Les livres de voyage (Jules Verne hier, Sylvain Tesson aujourd’hui), les périodiques à caractère géographique comme
Géo, les conférences « Connaissances du monde », les guides touristiques sont autant de « paragéographies » pour reprendre l’expression de Michel Chevalier, des géographies spectacles qui combinent le merveilleux et l’inventaire.

Chapitre 2. Les attentes sociales.

Georges Roques rejoint Christian Laval (L'école n'est pas une entreprise, La Découverte, Paris, 2003) pour regretter la montée en puissance de la pensée libérale dans le système scolaire: "l'école a été petit à petit reliée à l'imaginaire de l'entreprise. L'opinion a accepté l'idée que l'école et les diplômes qu'elle procure sont avant tout un moyen de trouver du boulot, d'échapper aux incertitudes de l'emploi. Jusque-là, l'école était traditionnellement reliée à l'imaginaire démocratique. Sa mission, c'était de créer des citoyens suffisamment cultivés pour raisonner, s'impliquer dans des décisions concernant l'avenir, la vie commune. Il y a un horizon idéal de l'école: donner l'accès au savoir, permettre l'éveil, l'émancipation des individus" (Ch. Laval, op. cit.).
Georges Roques considère les programmes trop exclusivement centrés sur l'Occident et ses projections coloniales lontaines, après l'avoir été sur le seul Hexagone. [mais pour parler de l'ailleurs et des autres, encore faut-il se connaître et savoir d'où l'on vient]
Il propose un autre changement dans l'enseignement: pourquoi ne faire que des réponses définitives et fermées données par l'expérience? ne pourrait-on pas, bien plutôt, élaborer des réponses ouvertes à des incertitudes? Georges Roques constate que nous enseignons majoritairement une science fermée, alors que le monde appelle l'ouverture sur la complexité. [le "majoritairement" semble une précaution langagière étonnante dans un pamphlet; dommage que l'auteur ne précise pas par des exemples en quoi notre enseignement de la géographie est fermé et les quelques exceptions où il lui semble ouvert]
La géographie est enseignée régulièrement depuis le XIXe siècle, et son enseignement scolaire a précédé son introduction à l'université. Pourtant, de manière récurrente, elle est en crise. Elle n'est plus, comme ce fut longtemps le cas, dans les priorités ministérielles. La période la plus riche et la plus propice aux changements semble avoir été celle des années 1980.
Dans le secondaire, la France est la seule en Europe à associer histoire et géographie. Cf. le site Eurydice de la Commission européenne. La géographie est enseignée en tant que telle dans le primaire en Italie, en Angleterre, aux Pays-Bas et en Wallonie. Dans le secondaire, la géographie est majoritairement enseignée en tant que telle.

Chapitre 3. Des occasions manquées.

L'auteur reste bloquée aux années 1970: il regrette les activités d'éveil mises en place dans le primaire à cette époque tout comme l'introduction manquée des sciences sociales à l'époque du ministre Haby.


Partie II. Malaise réel ou crise fantasmée?

Chapitre 1. Les élèves.
Georges Roques déplore l'absence "tragique" de la géographie et des géographes dans le mode de vie des élèves au primaire. [Bigre! Le même auteur qui reproche une géographie réduite à la nomenclature des fleuves et des préfectures attend de jeunes enfants de moins de 12 ans d'être capables de réciter quelques géographes? Par ordre alphabétique, et pour réviser l'ESD, cela pourrait donner:
Paul Arnould, Sylvie Brunel, Paul Claval, Jean Demangeot, Henri Enjalbert, Gilles Fumey, Peter Gould, Gérard Hugonie, Mihai Ielenicz, Gérard Joly, Bernard Kayser, Yves Lacoste, Robert Marconis, Daniel Noin, Jean Ollivro, Roland Pourtier, Wei Qian, Elisée Reclus, Franz Schrader, Nigel Thrift, Edward Louis Ullman, Yvette Veyret, Sarah Whatmore, Jin-Sheng Xie et Annie Au Yeung]

Chapitre 2. Les enseignants.

Pour son enquête, Georges Roques demande aux sondés quelles émissions de télévision et quels magazines traitent de géographie. Ce pourrait tout à fait être des questions d'ESD.
_Quelles émissions de télévision connaissez-vous qui traitent de géographie?
Thalassa, Ushuaïa, National Geographic, Le dessous des cartes, Faut pas rêver, Des racines et des ailes, C'est pas sorcier, Géopolis, Planète, Géo terre sauvage.

_Quels revues connaissez-vous qui traitent de géographie?
Géo, National Geographic, Sciences Humaines, Hérodote, Historiens & Géographes, les Annales de géographie, L'information géographique, L'espace géographique, Mappemonde, La revue des Iregh, Géographie et Culture ...

La géographie n'est pas clairement identifiée dans les médias. Elle est souvent associée avec le tourisme. La plupart des jeunes ne perçoivent pas l'intérêt final de la géographie: comprendre les rapports entre l'homme et l'espace.

Chapitre 3. Les avis des personnels spécialisés.
La géographie et l'histoire ont perdu leur légitimité identitaire et patriotique. Désormais, leurs objectifs scolaires sont de connaître le monde, savoir d'où l'on vient et apprendre à vivre ensemble. Des objectifs difficiles à cerner, à mettre en application et à évaluer.
Dans La géographie, ça sert d'abord à faire la guerre (1985), Yves Lacoste expliquait que la crise de la géographie scolaire provient de son caractère "bonasse": c'est une discipline où il n'y a rien à comprendre dans la mesure où elle consiste simplement à dresser des nomenclatures, à charge ensuite aux élèves d'apprendre ces dernières.
Pour François Audigier, le problème tient plutôt de ce que la géographie, comme toutes les disciplines scolaires, se prétend réaliste et neutre alors qu'elle transmet des valeurs et s'appuie sur des référents consensuels. Pascal Clerc rejoint ce point de vue dans La Culture scolaire en géographie: le monde dans la classe (PUR, Rennes, 2002): le discours sur la géographie prétend s'identifier au réel alors qu'il n'est qu'une "vision du monde qui contribue à produire des visions du monde".
Armand Frémont et Gilles Fumey constatent la trop grande discrétion des géographes sur les sujets qui font l'actualité: la Palestine, le 11 septembre 2001, l'Afghanistan, l'Irak.
Mais la réflexion la plus intéressante me semble être celle de Philippe Guizard, IPR: "si crise il y a de la géographie, elle se situe dans l'entre-deux, ou justement dans l'absence d'entre-deux, entre un savoir universitaire et un savoir scolaire, ce qui fait de la géographie une discipline dont le corps social voit mal l'utilité et les fondements. En ce sens, il n'y a pas crise de la géographie mais absence. Cette absence d'entre-deux n'est pas pour autant sans rapport avec les domaines universitaire et scolaire: c'est leur incapacité à produire conjointement cet entre-deux qui rend la géographie transparente. [...] Aujourd'hui, l'histoire est peut-être davantage en crise que la géographie, notamment dans le domaine scolaire où les professeurs sont enfermés dans des approches finalement assez classiques et s'interrogent peu sur les effets et les limites de leur enseignement. Mais dans l'ensemble, l'histoire apparaît comme une discipline plus cohérente parce que les domaines universitaire, scolaire et grand public existent tout d'abord, semblent parler à l'unisson, et parce qu'elle produit un discours aux vertus plus explicatives que la géographie. [...] Il faut [...] libérer les professeurs des pesanteurs dogmatiques et de la conception idéologique de la discipline. Tout écart à une norme est vécu comme une faute [...] Les attitudes pédagogiques sont stérilisées par cette pesanteur."
Comment faire une géographie de son temps, qui permette de mieux comprendre le monde actuel?
Pour Philippe Guizard, "la géographie n'apparaît pas comme un système cohérent d'explication du monde contemporain. Son ambition d'être une discipline de synthèse lui a fait perdre son identité et sa pertinence apparente: l'histoire, l'économie, la sociologie voire la politique apparaissent comme davantage "explicatives" du monde. Un exemple: la difficulté des enseignants à réaliser un cours de géographie qui ne soit pas de l'histoire agrémentée d'un peu de sociologie et de beaucoup d'économie. Accessoirement de géogaphie."
Jean-Claude Roux pointe le manque de lisibilité de la géographie, son "ambiguïté épistémologique. Connaissance de l'Homme et/ou du milieu? [...] [En outre,] le message de rêve du géographe s'estompe: la réalité est là, banalisée."
Les querelles entre géographes contribuent au manque de lisibilité de la géographie auprès des enseignants. En outre, la géographie est absente des "problématiques sociétales les plus actuelles" (Philippe Guizard): la mondialisation, l'aménagement, la question alimentaire.
Philippe Guizard fait également remarquer qu'un "rapide sondage permettrait sans doute de montrer comment le grand public est capable de définir en une phrase l'histoire (l'étude du passé), peut-être même l'économie (comment produit-on de la richesse), mais bien peu d'individus pourraient réussir le même exercice en géographie [...] Y arriveraient-ils que la fameuse communauté des géographes les frapperait d'anathème pour définition non orthodoxe."
Ce manque de lisibilité se conjugue à une mauvaise image de la géographie. Toujours aussi pertinent, Philippe Guizard explique pourquoi: "Qui a envie aujourd'hui de lire de la géographie? [...] La production scientifique est indigeste [...] Quand elle n'est pas indigeste, elle est inintéressante".

Chapitre 4. Contradictions et occultations.

Pour Georges Roques, le mariage entre l'histoire et la géographie est usé. Il rappelle que l'histoire, malgré les instructions officielles, est plus enseignée que la géographie. [Ce qui infirme ses propos tenus dans le premier chapitre de la première partie (cf. supra) et rejoint mes commentaires] "Il n'est pas prouvé, mais il est vraisemblable qu'être formé en géographie prépare à l'enseigner mieux, sinon il y a problème pour les compétences requises." [effectivement, ce n'est pas prouvé: j'ai souvenir d'une docteur en géographie, qui a participé au dictionnaire dirigé par Lévy et Lussault, et qui était tout sauf pédagogue, rendant la géographie plus obscure qu'il n'en est besoin; au contraire, un professeur d'histoire médiévale expliquait clairement les enjeux actuels de la géographie et comment définir simplement certains de ses concepts.]
L'auteur propose de revoir la formation initiale et de développer la formation permanente.


Partie III. Entre le présent, temps de l'initiative, et le futur, horizon de l'attente.

Chapitre 1. Quelle place prendre?
Georges Roques propose de partir de la société et de ses attentes plutôt que de ce que veulent les géographes. Selon lui, l'éducation pourrait avoir pour but de préparer au bonheur, d'apprendre à mieux vivre. Il souhaite l'abandon de la servitude au temps envers les programmes qui ne sont jamais bouclés. Il prône alors l'usage de la lenteur pour apprécier "le regard d'un enfant du Sahel, [...] pour admirer le génie des hommes devant un réseau d'irrigation, s'étonner devant un "bois sous tôle" et mieux comprendre d'autres modes de vie [...]". Comme a pu le dire Jean-Didier Vincent, neurobiologiste et président de Conseil national des programmes, "le professeur est une prostituée du savoir. Il doit créer le désir".
Georges Roques reprend une enquête du SNES parue dans l'Université syndicaliste (US) du 20 avril 2001 (n°544) qui permet de cerner quelles évolutions de l'enseignement de l'histoire et de la géographie souhaitent les enseignants du secondaire. Ceux-ci proposent notamment de mieux penser le lien entre le temps historique et le monde présent, estimant que beaucoup d'explications sont à rechercher dans le passé; davantage intégrer les problèmes de société et d'actualité; avoir davantage recours à des pédagogies actives; avoir davantage recours aux nouvelles sources d'information; traiter moins de questions, mais en ayant le temps de les approfondir.
Parmi les pratiques d'enseignement qui pourraient changer, l'auteur retient les mini-mémoires , les enquêtes et les voyages pour développer la curiosité des enfants, la sortie de terrain et le jeu cartographique afin de davantage souligner l'aspect ludique de la géographie.
Autre idée de Georges Roques: rendre les élèves capables de trouver et de comprendre des informations différentes de celles traitées habituellement en classe. "C'est la question du corpus documentaire par lequel s'informent les citoyens qui est posée".

Chapitre 2. Mettre la géographie dans le monde.
La géographie actuelle dit surtout où sont les choses, pas assez pourquoi elles sont là ou vont ailleurs.
Georges Roques dénonce également le langage abscons dans lequel s'enlise nombre de géographes. Il prend l'exemple du mot "colline": "Il n'est pas certain que ce soient les géographes qui lui donnent le sens le plus riche, le plus évocateur. Il suffit de lire Gide ou Pagnol". Malgré de nombreux dictionnaires de la géographie, la langue géographique n'est toujours pas fixée.

Chapitre 3. Réexaminer les contenus.
Georges Roques distingue deux difficultés pour la géographie comme pour toutes les sciences sociales: d'abord, une crise de sens face aux finalités sociales; ensuite, les jeunes et les adultes ne voient pas le rapport entre éducation, actualité et avenir.
Il propose aussi de réécrire les programmes, trop lourds et qui ne permettent guère l'innovation.
Le SNES propose d' "imaginer des programmes organisés autour de trois grandes questions en histoire, trois grandes questions en géographie (une par trimestre), à l'intitulé simple et large, laissant toute latitude aux enseignants et aux élèves de choisir les problématiques plus spécifiques". Pour Georges Roques, il faut plutôt "concevoir de vraies progressions articulées en fonction non plus des contenus, mais des objectifs sociaux terminaux".
Dans son ouvrage Jeu, géographie et citoyenneté (Seli Arslan, Paris, 2005), Michelle Masson-Vincent propose des démarches pour rendre la géographie attractive. De même Christian Grataloup a lancé avec la Documentation française des jeux de simulation spatiale.

Chapitre 4. Reconstruire les formations.

Chapitre 5. Pour entrer dans le monde.
Comme thèmes que pourrait traiter avec bonheur la géographie, Georges Roques développe une approche intéressante de la défense: "l'esprit de défense concerne-t-il uniquement la nation française et la défense militaire de son territoire national?" Il propose de partir des peurs sociales pour distinguer les risques encourus, leurs impact et limites spatiales. La géographie scolaire pourrait également aborder selon lui les sports, les migrations des hommes, des capitaux, des informations, les pratiques urbaines ici et ailleurs, la diffusion des grandes pandémies, etc.

Conclusion.
"Ni la discipline scolaire ni le concentré de supérieur exigé aux concours ne sont plus légitimes aujourd'hui [...] Nous ne préparons pas nos élèves et nos étudiants à affronter le monde".


Pour aller plus loin:

_un compte-rendu de ce livre peut être consulté sur le site des cafés géographiques, ici.

_un autre compte-rendu de lecture qui témoigne d'un esprit de synthèse dont je suis incapable est disponible a été proposé par Jean-François Joly sur la liste des Clionautes, .

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mercredi 4 octobre 2006

Compte-rendu d'ecoute: Paul Vidal de la Blache

Ce mercredi 4 octobre 2006, l'émission Planète Terre, sur France Culture, consacrait son heure hebdomadaire au "père" de la géographie: Paul Vidal de la Blache.

En introduction, Sylvain Kahn rappelait que Paul Vidal de la Blache est né en 1845 à Pézenas et mort en 1918 à Tamaris dans le Var. Il est l'auteur du fameux Tableau de géographie de la France, publié en 1903. Il a fondé la célèbre revue des Annales de Géographie. En inventant la géographie à la française, Vidal inventa une description et une figuration de la France qui s'imposa au plus grand nombre. Un siècle plus tard, que reste-t-il de l'héritage de Paul Vidal de la Blache?

Les deux invités sont Marie-Claire Robic, directrice au CNRS du laboratoire de recherche E.H.GO (Epistémologie et histoire de la géographie), et Marie-Vic Ozouf-Marinier, directrice d'études en géographie sociale à l'EHESS.


Pour Marie-Vic Ozouf-Marinier, Vidal est quelqu'un de très connu, de très lu mais il serait souvent lu trop rapidement; dès lors, un certain nombre d'idées reçues circulent à son égard:
_première de ces idées reçues, Vidal aurait été complètement étranger aux questions politiques du moment, la géographie qu'il met en place est réputée pour son a-politisme.
_deuxième idée reçue, il aurait été l'apôtre de la permanence, des faits qui ne bougent pas.
_troisième idée reçue, son supposé excès de naturalisme: en mettant en relation les faits naturels et les faits humainis, Vidal et ses disciples auraient appliqué un principe déterministe strict et réducteur.

Qu'est-ce qu'un principe déterministe?
C'est faire découler l'organisation des faits humains des configurations géographiques, du milieu naturel, de la géographie physique, de la disposition du relief, de la répartition du couvert végétal, de l'ordre des climats ...

Or, contrairement à ces idées reçues, Vidal s'est beaucoup impliqué dans les débats d'actualité de son époque; si il fonde une géographie très proche des sciences naturelles, le principe déterministe n'est pas appliqué toujours d'une façon mécaniste et réductrice; enfin, loin de ne valoriser que les faits permanents, il s'intéresse aussi beaucoup à ce qui change, à la modernité, au phénomène de mobilité, etc.

Marie-Claire Robic rappelle que Paul Vidal de la Blache a inventé une géographie autonome par rapport aux disciplines voisines, sciences sociales (l'histoire notamment) ou sciences naturelles (la géologie notamment). Une discipline qui se distingue de ce qui précède, cet ensemble hétérogène de connaissances qu'on rassemble sous le vocable de sciences géographiques. Paul Vidal de la Blache invente au fond une école, l'école française de géographie: française, par opposition aux écoles d'autres pays, l'école allemande en particulier, dominée notamment par Friedrich Ratzel; école française de géographie, pour la distinguer de l'autre science émergente de l'époque, la sociologie.
Dans un article polémique de 1909, le sociologue François Simiand met en cause la légitimité de cette nouvelle discipline qu'est la géographie et notamment la géographie humaine; il prétend que la sociologie est la discipline qui doit recouvrir autant la géographie que l'histoire.
Si elle doit se justifier par rapport à la sociologie, la géographie doit aussi se distinguer de l'histoire: Dans la Terre et la géographie humaine, Lucien Febvre prend le parti de la géographie tout en lui donnant une pace intellectuelle modeste. Albert Demangeon a ainsi pu dire de ce livre, en 1923: "S'il fallait accepter toutes ses négations, c'est toute la géographie humaine -qu'il prétend défendre -qui succomberait à son étreinte affectueuse".

Lucien Febvre a qualifié la géographie vidalienne de possibilisme: qu'est-ce que cela veut dire?
Marie-Vic Ozouf-Marinier explique que le possibilisme, qui consiste à penser que l'homme choisit d'aménager et de modifier le milieu naturel dans le sens d'une exploitation des ressources.
Donc le déterminisme n'est pas complet dans la géographie vidalienne: l'homme a la capacité de s'adapter.
Dans la première partie vidalienne, beaucoup de travaux s'intérressent à montrer les prouesses de l'homme pour conquérir des milieux souvent difficiles. C'est une veine importante de la géographie de l'époque que de montrer que l'homme, même face à des conditions difficiles, peut modifier son environnement.
Pour Marie-Claire Robic, c'est une conception des relations hommes-milieux qui met en avant la liberté humaine, la créativité, le libre-arbitre et qui permet de penser l'exploitation et donc une colonisation (au sens de l'époque: peuplement par des Occidentaux) de l'ensemble de la Terre.
Selon Marie-Claire Robic, la géographie universitaire de l'époque se place de plus en plus dans une position de science "pure", au point que se produit une scission au début des années 1890 entre Marcel Dubois, professeur de géographie coloniale, et Paul Vidal de la Blache, tous les deux cofondateurs des Annales de géographie. A l'origine de cette séparation, une divergence quant à la finalité de la géographie: doit-elle penser le projet colonial, ou privilégier le savoir pour le savoir? C'est beaucoup plus tard, dans les années 1930, que des géographes académiques comme un Pierre Gourou ou un Charles Robequain vont à nouveau réfléchir sur les colonies.

Paul Vidal de la Blache a été également sollicité pour penser l'organisation du territoire français.
Marie-Vic Ozouf-Morinier rappelle le contexte: à la Belle Epoque commence à se développer un mouvement régionaliste assez multiforme qui s'enracine dans différents milieux politiques; l'idée d'aller à l'encontre d'une centralisation jugée excessive s'impose; l'on évoque la possibilité d'une réforme du découpage territorial français, le département commençant à être jugé trop petit par rapport à l'évolution économique. Paul Vidal de la Blache est un de ceux qui vont participer au débat, et ce très concrètement: en 1910, il est sollicité pour diriger un projet de régionalisation de la France à la demande du Président du Conseil Aristide Briand: celui-ci souhaite en effet établir des assemblées régionales représentatives. Vidal va ainsi publier un travail, accompagné d'une carte, assez célèbre. Vidal propose un découpage de la France en 17 régions, qui ressemblent déjà à nos actuelles régions. Ce découpage a d'ailleurs servi de référence récurrente tout au long du XXe siècle pour les différents projets de régionalisation qui se sont succédés. Ce projet est cependant abandonné avec le départ d'A. Briand de la présidence du Conseil.
A la fin de la Première Guerre mondiale, le ministre Clémentel imagine un regroupement des chambres de commerce et d'industrie: son conseiller est l'historien Henri Hauser, ancien élève de Vidal à l'ENS, et qui reprend le projet vidalien pour effectuer ce regroupement.

Qu'est-ce que la géomorphologie? C'est l'étude de l'évolution des formes du relief, appuyée sur des connaissances de la structure géologique et des forces comme l'érosion. Cette science a été développée notamment par William Morris Davis aux Etats-Unis, lequel a influencé fortement la géographie européenne et en particulier celle française.

La géographie développée par Vidal avait deux versants:
_une science régionale, connaissance des contrées dont il s'agissait de déployer l'identité, la personnalité issue de la combinaison de facteurs physiques et humains. Une telle géographie se retrouve dans son Atlas général.
_deuxième projet, mené en parallèle, une géographie humaine, une "écologie de l'homme": il s'agit de comprendre les relations entre les milieux et les groupements humains.

Sur internet, il est possible de lire quelques articles de Paul Vidal de la Blache, ici notamment où des bénévoles proposent des textes d'auteurs classiques des sciences sociales.

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