ESD: questions de reprise sur le fait religieux
Je pense qu'à travers cette question, posée à Châlons il y a quelques années (2003 ou 2004 je ne sais plus), le jury attendait du candidat qu'il relève d'abord le paradoxe de cette expression avant que de s'essayer à la définir.
Car il est tout de même paradoxal de parler de fait religieux, le fait relevant de ce qui est certain, établi, vérifiable alors que le religieux suppose la croyance, l'adhésion aveugle, le renoncement de la raison.
Pourtant, le fait religieux existe: pour reprendre un exemple donné par Régis Debray, "le bouddhisme est arrivé au Japon au VIIIe siècle, c'est un fait".
Ce même Régis Debray propose de retenir "trois critères pour accéder à une incontestable factualité: le volume, la longue durée, l'existence d'empreintes".
Un fait religieux doit être observable (on observe des clochers ou des minarets dans le paysage; ce qui exclut certaines spiritualités comme le stoïcisme, dont il n'y a pas de trace autre que livresque), neutre (le Cantique des Cantiques est un poème, la nuit du 23 au 24 août 1572 ou "saint Barthélémy" a lieu un massacre à Paris, le hadj est un pélerinage à La Mecque; il n'est pas question d'émettre un jugement de valeur) et pluraliste (ne pas privilégier une ou plusieurs religions au détriment d'une ou plusieurs autres).
Pour aller plus loin:
_Régis Debray, "L'enseignement du fait religieux dans l'Ecole laïque", rapport à Monsieur le Ministre de l'éducation nationale, février 2002, consultable ici sur le site de la Documentation française.
_Régis Debray, "Qu'est-ce qu'un fait religieux", Etudes, tome 397, septembre 2002, pages 169 à 180. Cet article est consultable en ligne ici grâce au CAIRN.
_Régis Debray, "Le 'fait religieux': définitions et problèmes", novembre 2002, Actes d'un colloque sur l'enseignement du fait religieux, intervention disponible là.
_Martine Codou, "Enseigner le fait religieux: définition, enjeux et contenus", sur cette page du site académique d'Aix-Marseille; voir aussi ce dossier.
_L'enseignement du fait religieux est-il vraiment pluraliste?
Force est de constater qu'en histoire l'accent est mis sur les monothéismes au détriment des polythéismes: les Hébreux et la naissance du christianisme en sixième, le monde arabo-musulman en cinquième; un retour sur le christianisme est possible en seconde (à ce propos, il serait intéressant de savoir quel est le thème le moins traité: le citoyen à Athènes au Ve siècle, naissance et diffusion du christianisme, la Méditerranée au XIIe siècle ou Humanisme et Renaissance?).
Mais une première pirouette est possible: en géographie, il est possible d'aborder, certes brièvement, des religions non monothéistes, par exemple à travers l'étude d'un paysage (question d'élève: pourquoi y a-t-il des vaches dans les rues indiennes?) ou de cartes (carte des religions en Afrique avec une mise en évidence de régions animistes).
Deuxième pirouette, l'histoire-géographie n'a pas le monopole de l'enseignement du fait religieux, le français, les arts plastiques et plus tard la philosophie sont sensés y participer à leur manière.
_Existe-t-il une géographie du fait religieux?
Le genre de question où il faut toujours répondre oui, afin de rassurer les géographes. Le genre de question par laquelle commence le membre du jury chargé de la géographie si l'exposé a porté sur l'histoire (et réciproquement).
Une géographie du fait religieux est envisageable avec la géographie culturelle, la géographie des cartes mentales (importance de la mosquée comme lieu de culte pour un pratiquant ou comme repère spatial par exemple), la géographie politique (cf. l'Irak post-Saddam Hussein, le Soudan, l'Ouganda, la Chine), géographie urbaine: avec le développement des villes se pose le problème de la coexistence de religions qui se tenaient jusque là souvent à distance (cf. Bagdad, Jérusalem, Beyrouth, villes du Sahel).
_Quel problème la France en tant que république laïque pose-t-elle à l'Europe?
Question intéressante, qui montre l'orientation du membre du jury; pour ma part, j'aurais plutôt inversé les termes: quel problème l'Union européenne pose-t-elle à la laïcité à la française? Mais ici c'est la faute à la France. Question posée à Châlons avant le débat référendaire sur une hypothétique constitution européenne.
Le problème vient de ce que l'Union européenne considère les Eglises comme des interlocuteurs à part alors que la France les envisage traditionnellement comme des membres parmi d'autres de la société civile; la République "ne reconnaît aucun culte", l'Union européenne en reconnaît certains.
_Quelle différence feriez-vous entre le processus européen et le projet européen?
Le processus, c'est ce qui est à l'oeuvre; le projet, ce qui est envisagé.
_En quelle classe est enseignée la tolérance?
La tolérance est "enseignée" en éducation civique, plus particulièrement en classe de quatrième (étude du Traité sur la tolérance de Voltaire avec l'affaire Calas), mais plus généralement tout au long du collège avec l'apprentissage de l'écoute des autres lors des prises de parole ou à l'occasion des mini-débats organisés, avec la confrontation avec d'autres univers et modes de pensée (enseignement du fait religieux notamment).
_Qu'est-ce qu'une secte?
Question piège. Contrairement aux précédentes qui ont été posées à Châlons, cette question est de mon fait. La difficulté vient de la connotation négative de ce mot.
On peut considérer qu'une religion est une secte qui a réussi; dès lors une secte peut être envisagée comme un embryon de religion, auquel il manque la reconnaissance sociale.
En histoire, les sectes désignent habituellement des branches de religions dominantes qui se sont détachées, coupées (un des deux étymologies possibles: secare, couper, ou sequi, suivre). Par exemple, les ibadites sont une secte islamique; les appolinaristes étaient une secte chrétienne du IVe siècle; les Esséniens constituaient une secte juive (IIe siècle BC - 70 AD).
En sociologie, Max Weber puis Ernst Troensch ont contribué à une distinction entre "secte" et "Eglise" (à ne pas prendre uniquement dans son acception chrétienne): la secte désigne une association volontaire qui sépare nettement les insiders des outsiders, se place en retrait de la société et refuse le dialogue (social et interreligieux/ oecuméniste); l'Eglise est davantage insérée dans la société, elle cherche à étendre son influence, quitte à passer des compromis avec l'Etat.
Libellés : Questions de reprise
