Comment est-ce que je procède? Je propose des extraits que je juge significatifs de l'ouvrage: le plus souvent, ce sont l'introduction, le plan et la conclusion. Eventuellement, c'est moi qui souligne.Avant-Propos.
En 1968, je reçus proposition d'écrire, pour la collection qu'avait fondée Gérad Walter, "Trente journées qui ont fait la France", le livre consacré à l'un de ces jours mémorables, le 27 juillet 1214. Ce dimanche-là, dans la plaine de Bouvines, le roi de France Philippe Auguste avait affronté malgré lui la coalition redoutable de l'empereur Otton, du comte de Flandre Ferrand et du comte de Boulogne Renaud; il était, grâce à Dieu, resté le soir maître du champ. L'empereur avait détalé; les deux comtes rebelles étaient pris. Victoire, comme on l'ai dit et répété, fondatrice: les assises de la monarchie française en furent décidément raffermies. Une bataille. Un évènement. Ponctuel. Retentissant.
J'acceptai. Mes amis, des historiens qui, comme moi, s'affirmaient les disciples de Marc Bloch et de Lucien Febvre, s'en étonnèrent. L'histoire qu'ils faisaient, et que j'avais faite jusqu'alors, celle qu'on devait dire, plus tard et abusivement, "nouvelle" (je dis abusivement, car la plupart des interrogations que nous fûmes si fiers de forger, nos prédécesseurs, avant que ne s'appesantisse la chape du positivisme, les avaient formulés dans le second tiers du XIXe siècle) rejetait en effet sur les marges l'évènement, répugnait au récit, s'attachait au contraire à poser, à résoudre des problèmes et, négligeant les trépidations de surface, entendait observer dans la longue et la moyenne durée, l'évolution de l'économie, de la société, de la civilisation. Il me fallut expliquer ce qui m'avait décidé. Déjà, six ans plus tôt, une commande d'Albert Skira m'avait offert la chance de m'adresser à d'autres qu'à mes confrères et à mes élèves, de sortir de l'atelier, de traiter des questions assez ardues et sans nulle complaisance, mais sur un autre ton, plus libre. A cette liberté j'avais pris goût. Voici que de nouveau il m'était licite de publier mes réflexions, d'exposer le résultat de mes recherches sans être astreint à faire étalage de mes références en notes érudites au bas des pages; voici que je pouvais m'abandonner à la satisfaction d'écrire à ma guise, sans entrave. Car la collection où j'étais accueilli était ouverte, et très largement. J'avais savouré le Pavie de Giono: après ce livre, que ne pouvait-on se permettre? Telle fut la première raison de mon choix: l'attrait du plaisir.
J'insisterai davantage sur la seconde. Il commençait aussi de m'apparaître non seulement possible, non seulement utile, mais franchement nécessaire, pour parvenir jusqu'aux mouvements obscurs qui font lentement se déplacer au cours des âges les soubassements d'une culture, d'exploiter l'évènement. D'en tirer le meilleur parti, en le traitant d'une certaine manière. Je continue bien sûr de penser comme Fernand Braudel (interview dans Le Monde du 14 juillet 1979) que le simple "fait divers", qui n'a rien de singulier et qui se produit sans faire de bruit, "peut être l'indicateur d'une réalité longue et quelquefois, merveilleusement, d'une structure", et qu'il importe par conséquent de le traquer. Mais je pense aussi, et je le pensais déjà, que justement c'est parce qu'il fait du bruit, parce qu'il est "grossi par les impressions des témoins, par les illusions des historiens", parce qu'on en parle longtemps, parce que son irruption suscite un torrent de discours, que l'évènement sensationnel prend son inestimable valeur. Pour ce que, brusquement, il éclaire. Par ses effets de résonnace, par tout ce dont son explosion provoque la remontée depuis les profondeurs du non-dit, par ce qu'il révèle à l'historien des latences. Du fait même qu'il est exceptionnel, l'évènement tire avec lui et fait émerger, dans le flot de paroles qu'il libère, des traces qui, sans ce coup de filet, seraient demeurées dans les ténèbres, inaperçues, les traces du plus banal, de ce dont on parle rarement dans le quotidien de la vie et dont on n'écrit jamais.
Or, de Bouvines, on commença le soir même de parler abondamment, et l'on ne cessa pas. Autour du fait, les témoignages se sont accumulées. Copieux, divers, et qui n'avaient été jusqu'alors que partiellement sollicités. Evidemment, tout était dit des causes et des conséquences de la bataille. Depuis cinquante ans déjà, des chercheurs sagaces, rompus aux méthodes d'investigation les plus fines, avaient démêlé le noeud d'intrigues qui fut tranché le 27 juillet 1214, et suivi attentivement jusqu'aux plus lointains remous les amples répercussions politiques de l'affaire. Mais ce travail antérieur me soulageait; je pouvais sans scrupule renvoyer le lecteur à ces analyses excellentes. Le matériau était là. Je le repris, et spécialement les relations qui furent écrites de l'évènement, dans l'immédiat, et puis plus tard, au fil du temps, pour une enquête différemment orientée et qui se développa sur trois niveaux.
En premier lieu -c'était le moment où la lecture assidue des anthropologues me conduisait à renouveler mes questionnaires, à aborder par d'autres biais l'étude de la société féodale- je tentai une sorte d'ethnographie de la pratique militaire au début du XIIIe siècle: je m'approchai des combattants de Bouvines comme d'une peuplade exotique, notant l'étrangeté, la singularité de leurs gestes, de leurs cris, de leurs passions, des mirages qui les éblouissaient. Parallèlement, situer la bataille par rapport à la guerre, par rapport à la trêve, à la paix, me parut un moyen de circonscrire plus exactement le champ de ce que nous appelons le politique et de mieux voir comment le sacré, à cette époque, s'y mêlait inextricablement au profane. Enfin, je tâchai de voir comment un évènement se fait et se défait, puisque, en fin de compte, il n'existe que par ce qu'on en dit, puisqu'il est à proprement parler fabriqué par ceux qui en répandent la renommée; j'ébauchai donc l'histoire du souvenir de Bouvines, de sa déformation progressive par le jeu, rarement innocent, de la mémoire et de l'oubli.
Les traces qui subsistent de cette vieille histoire se révélèrent plus fécondes encore que je ne l'espérais. J'ai pu le vérifier récemment lorsque je fus conduit à revenir vers elles. Parce qu'un film superbe semblait pouvoir être construit autour de la bataille, j'ai relu, avec Serge July -nouveau plaisir- les textes du temps. Etonné de leur fraîcheur, ravi, découvrant des traits qui m'avaient échappé il y a seize ans. Pressant ces documents de questions nouvelles, m'aventurant plus loin, butant, hélas, contre l'insaisissable. Et c'est un peu pour cela, cherchant à en savoir davantage sur les façons qu'avaient les chevaliers de culbuter leur adversaire, de les rançonner et de dissiper dans la fête les profits de leur vaillance, que j'ai repris l'histoire d'un homme, Guillaume, maréchal d'Angleterre, qui n'était pas à Bouvines et qui ne s'en consola jamais.
GEORGES DUBY
Novembre 1984L'année 1214, le 27 juillet ...
[...] Les évènements sont comme l'écume de l'histoire, des bulles, grosses ou menues, qui crèvent en surface, et dont l'éclatement suscite des remous qui plus ou moins loin se propagent. Celui-ci a laissé des traces très durables: elles ne sont pas aujourd'hui tout à fait effacées. Ces traces seules lui confèrent existance. En dehors d'elles, l'évènement n'est rien. [...]
Des traces, il en est de deux espèces. Les unes diffuses, mouvantes, innombrables, résident, claires ou brouillées, fermes ou fugaces, dans la mémoire des hommes de notre temps [...] De ces traces actuelles, impalpables, mais qui s'intègrent à la représentation d'un passé collectif, il serait tentant de dresser l'inventaire [...] Historien, ce sont les autres traces qui me concernent, celles du second genre. Celles que nous appelons, nous des documents. [...]
La survie de Bouvines repose sur les trace de cette [seconde] espèce [...]
C'est un regard différent que je voudrais porter sur les traces de l'évènement. Pour l'histoire positiviste [...] la bataille de Bouvines s'inscrivait expressément dans la dynamique d'une histoire du pouvoir. [...] Une telle vision assignait au métier de l'historien deux objectifs. Etablir d'abord ce qui s'était vraiment passé à cet endroit le 27 juillet 1214. Prendre pour cela les documents comme le ferait un juge d'instruction, y dépister le mensonge, en faire surgir la vérité, confronter les témoins, réduire leurs contradictions, et pour reconstituer les maillons manquants, trier toutes les hypothèses, choisir les mieux assurées. Après cela, situer le "fait vrai" à sa place exacte, en sa position à la fois résultante et causale, entre ses tenants et ses aboutissants. Deux buts à vrai dire inaccessibles. [...] Tendue dans une volonté obstinée d'exactitude ponctuelle, cette histoire, qui se voulait scientifique, négligeait en fait de se garder assez bien du contresens et de l'anachronisme. Car attentive à la seule action politique, à ses motivations, à ses conséquences, elle inclinait inconsciemment à voir un peu Philippe Auguste comme Corneille voyait Pompée, c'est-à-dire comme un désir, comme une volonté, affrontés à d'autres volontés et à d'autres désirs, dans l'immuabilité de la "nature humaine". Elle en remarquait pas tous les glissements subtils qui avaient insensiblement modifié en Europe, au cours de vingt générations, le comportement des gens et la signification de leurs actes. [...]
C'est la raison qui me conduit à regarder cette bataille et la mémoire qu'elle a laissée en anthropologue, autrement dit à tenter de les bien voir, toutes deux, comme enveloppées dans un ensemble culturel différent de celui qui gouverne aujourd'hui notre rapport au monde.
I/ L'évènement.
1.1. Mise en scène.
"[Dans la relation qu'en fait Guillaume le Breton] tous les rôles sont tenus par des hommes, comme il convient dans l'ancien théâtre. Mais le spectable étant militaire, tous les personnages effectivement sont masculins. On pourrait en vérité s'attendre à apercevoir ici, fût-ce dans le flou des arrières-plans, de ces troupes de femmes de conditions diverses qui, on le sait, suivaientr en ce temps toutes les armées. Les armées des croisés comme les autres. Elles sont absentes. Pour Guillaume et pour ceux qui l'écoutent, Bouvines est en effet affaire sérieuse [...] Son image, comme celle des hautes liturgies, ne saurait être que virile. [...] Aucune figure féminine, par conséquent, dans le parti du bien, celui de la victoire. Celui du roi de France. Les rares que l'on voit se trouvent toutes de l'autre côté. [...]"
1.2. La journée.
II/ Commentaire.
2.1. La paix.
2.2. La guerre.
2.3. La bataille.
2.4. La victoire.
III/ Légendaire.
3.1. Naissance du mythe.
3.2. Résurgences.
"Passé le seuil du XXe siècle, le ton devient plus agressif: "C'est notre première victoire sur les Allemands", dit froidement le Cours de C. Calvet en 1903 [...]
Certes la vogue de Bouvines est bien loin d'atteindre alors à celle de Jeanne d'Arc. [...]Un ennui cependant: ceux qu'elle boute hors de France sont anglais. Or, voici l'Entente cordiale. Bouvines prend ici de l'avantage. Nulle ambiguïté: il s'agit bien des Teutons. Qui sont vaincus, et qui fuient comme des lièvres.
Précisément, la date du septième centenaire approche. [...]
On sait ce qui, trois semaines plus tard, se produisit. Les carnages de la Grande Guerre eurent raison de ce qui survivait encore de Bouvines. Le silence tombe, après la victoire, dans les Histoires de France écrites pour les écoliers. [...]
On oublie tout à fait Bouvines après 1945. Aujourd'hui, les instituteurs n'en parlent plus. Des croisades, des seigneurs et des châteaux, des cathédrales, il leur est recommandé de sauter à Saint Louis, le bon roi, seule figure capétienne offerte aux mémoires enfantines. [...]
On voit bien pourquoi se dissipent sous nos yeux les dernières traces de l'évènement. Que viendrait faire le récit de Bouvines dans un enseignement donné aux enfants d'une Europe rassemblée, au nom d'une histoire qui s'est longuement et justement battue pour se dégager des entraves de l'évènementiel? Notre temps chasse les batailles de sa mémoire. Il a raison. [...]
Chronologie.
[Elle va de 1163 à 1227]
Illustration.
Bibliographie sommaire.
Documents.
Index.
Référence utilisée:
_Georges Duby, Le dimanche de Bouvines: 27 juillet 1214, Gallimard, Folio, 1985 (1973), 373 pages + 16 pages d'illustration hors texte.

Le Collège de France propose dans son hommage à Georges Duby rédigé par Pierre Toubert une présentation du Dimanche de Bouvines: "[...]On a souvent vu dans le Dimanche de Bouvines une sorte de retour, sinon à l'histoire-bataille, du moins à l'illustration de l'évènement, retour présenté comme bien compréhensible chez un historien qu'aurait quelque peu lassé, en somme, l'histoire des structure. Rien, naturellement, n'est plus faux. Le Dimanche de Bouvines, en effet, avec son rigoureux démontage des formalisations du discours historiographiques, n'avait pour objet final que l'ordonnancement structural de la guerre et de la paix, la morale des guerriers et, à partir de là, l'idéologie de la société et son système de valeurs. [...]"
Une fiche de lecture du Dimanche de Bouvines de Georges Duby est gratuitement disponible sur ce blog d'une étudiante rennaise en première année d'histoire depuis mai 2005.

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