Fiche de lecture: Francois Dosse, L'histoire en miettes (3/12)
I. Clio revisitée.
1. La préhistoire des Annales.
Dans quel contexte apparaissent les Annales?
François Dosse dégage six paramètres qui permettent de mieux comprendre l'émergence des Annales en 1929: la crise économique, les bouleversements induits par la catastrophique Première Guerre mondiale, le bourgeonnement de "l'esprit des années trente", la concurrence de la sociologie durkheimienne, l'influence de la géographie vidalienne et la révolution de l'esprit scientifique à l'oeuvre en ce début du XXe siècle.
- "Ce n'est pas un hasard si les Annales naissent en 1929, l'année de la grande crise" (Jacques Le Goff, La Nouvelle Histoire, 1978, page 214).
L'économique et le social apparaissent comme des grilles de lecture pertinentes pour répondre aux nouvelles questions qui émergent. Cf. le titre choisi par les Annales: Annales d'histoire économique et sociale.
Les années vingt déjà étaient dominées par des questions économiques: la NEP soviétique de 1921; le rétablissement de la parité franc/ or par Raymond Poincaré en 1928.
Face à la crise, les programmes politiques des années trente mettent en avant des recettes économiques: Franklin Delano Roosevelt est élu en 1932 grâce à son New Deal; le Front Populaire l'emporte en réaction contre la politique déflationniste menée par la droite de Gaston Doumergue ou de Pierre Laval.
La crise crée le besoin de quantifier les variables économiques. Témoins du lien entre demande sociale et historiographie, trois ouvrages majeurs sont consacrés à l'évolution des prix: François Simiand, Recherches anciennes et nouvelles sur le mouvement général des prix du XVIe au XIXe siècle (1932), Ernest Labrousse, Esquisse du mouvement des prix et des revenus en France au XVIIIe siècle (1933), et Henri Hauser, Recherches et documents sur l'histoire des prix en France de 1500 à 1800 (1936). Ce que Pierre Chaunu a résumé ainsi: "La mesure est entrée en histoire par les prix. Le choc est venu au lendemain de la crise de 1929" (Pierre Chaunu, "L'histoire sérielle: bilan et perspective", Revue historique, 1970, page 302).
- Le traumatisme de la Première Guerre mondiale et ses effets.
_l'histoire-bataille, l'histoire nationaliste qui justifiait la revanche sont abandonnées au profit d'un credo pacifiste.
_la vision européocentrique est délaissée pour une démarche plus ouverte aux autres trajectoires.
- "L'esprit des années trente" (Jean Touchard, "L'esprit des années trente", intervention au colloque sur les Tendances politiques dans la vie politique française depuis 1789, 1960).
"L'esprit des années trente" se caractérise aussi par le rejet du politique. De même Marc Bloch et Lucien Febvre considèrent le champ politique comme annexe, superflu; priment pour eux l'économique et le social.
"L'esprit des années trente" se veut enfin une réflexion sur le déclin, l'inefficacité des idéologies (tant le capitalisme qui conduit au chômage et aux régimes totalitaires que le communisme soviétique) et la quête d'une troisième voie. De même Marc Bloch va s'interroger sur l'Europe menacée par le biais de l'histoire médiévale (cf. la Société féodale: comment s'est forgée une nouvelle cohésion en Occident après l'effondrement romain?); de même il va préconiser une histoire comparatiste.
- La concurrence de la sociologie durkheimienne.
En 1894, l'historien Pierre Lacombe publie L'histoire considérée comme science. Il assigne à l'histoire une perspective sociologique: la recherche de lois. Selon lui, les historiens doivent se détourner de l'évènement, du singulier, pour travailler sur les constantes, les parallèles afin de faire de l'histoire une science.
En 1901, l'historien Charles Seignobos répond par La Méthode historique appliquée aux sciences sociales: il considère notamment qu'en histoire la comparaison permet l'analogie mais non la similitude complète.
En 1903, le sociologue François Simiand publie un article, "Méthode historique et science sociale", dans la Revue de synthèse historique de Henri Berr: il dénonce les "trois idoles de la tribu des historiens": l'idole politique, l'idole individuelle et l'idole chronologique. L'idole individuelle est avérée puisque jusqu'en 1904, 30% des thèses sont des études biographiques. Il en va de même pour l'idole politique: 3/4 des questions à l'agrégation d'histoire portent sur la seule sphère politique au début du XXe siècle.
Le projet des Annales reprend à son compte l'essentiel des critiques adressées en 1903 par François Simiand: histoire-problème, recherches collectives, modélisations.
- L'influence de la géographie vidalienne.
La géographie qui naît autour des années 1880 en France se constitue, comme les Annales plus tard, en réaction contre le positivisme de l'école historienne. A l'évènement, au politique sont préférés l'actuel, ce qui demeure dans le présent. Cf. les notions-clés de la géographie vidalienne: milieu, genre de vie, quotidiennenté.
Cette géographie se veut avant tout descriptive, science du concret, de l'observable: plus que l'homme, ce sont les paysages qui sont au centre de la géographie vidalienne.
Privilégier les permanences incite au développement de la géomorphologie, qui permet de mettre en valeur les structures stables des paysages.
La méfiance envers toute construction théorique, la préférence pour la description, l'observation vont favoriser l'essor des monographies régionales: Albert Demangeon, La Picardie (1905); Raoul Blanchard, La Flandre (1906); Raoul Felice, La Basse Normandie (1907); Antoine Vacher, Le Berry (1908) et Charles Passerat, Le Poitou (1908); Jules Sion, Les paysans de Normandie orientale (1909); Max Sorre, Les Pyrénées méditerranéennes (1913).
Les Annales vont aussi emprunter à la géographie vidalienne le souci de maintenir la liaison avec les décideurs et de répondre à une demande sociale.
- La révolution de l'esprit scientifique au début du XXe siècle.
Pourquoi ne pas faire de même en histoire?
Marc Bloch et Lucien Febvre envisagent ainsi d'élaborer des grilles de lecture, de tester des hypothèses, de critiquer les témoignages du passé et de s'essayer à la recherche causale.
Quelle est cette école méthodique à laquelle s'opposent les Annales?
Depuis le début du XIXe siècle, l'école historique française s'est appuyée sur l'appareil d'Etat: Adolphe Thiers, François-Auguste Mignet, François Guizot. L'objectif de ces historiens du premier XIXe siècle est de réconcilier la nation et de dépasser les clivages nés de la Révolution de 1789.
L'école méthodique se regroupe autour de la Revue historique lancée en 1876 par Gabriel Monod. Favorables au pouvoir républicain, les historiens méthodiques poursuivent le même objectif que le pouvoir d'Etat: rassembler les Français autour de la patrie. Fin XIXe, début XXe, l'histoire sert d'abord à faire la guerre.
Dans l'Introduction aux études historiques, texte manifeste de l'école méthodique, Charles-Victor Langlois et Charles Seignobos définissent les quatre étapes de la recherche historique:
1) Rassembler et classer les documents;
2) Critique interne des documents;
3) Par déduction ou analogie, relier les faits entre eux;
4) Organiser les faits en une construction logique.
Pour ces deux historiens, la priorité va au phénomène singulier: "tout fait est unique". Enfin l'historien n'a pas à rechercher la causalité des phénomènes décrits: "Toute l'histoire des évènements est un enchaînement évident et incontesté d'accidents".
Ernest Lavisse est une des figures de cette école méthodique. C'est d'abord un bonapartiste: chef de cabinet de Victor Duruy, précepteur du prince impérial, il espère longtemps une restauration bonapartiste avant de s'incliner devant la solidité des institutions républicaines. Son manuel d'histoire exalte les étapes de l'édification de l'Etat national; chaque moment est incarné par un homme-héros:
"Si l'écolier n'emporte pas avec lui le vivant souvenir de nos gloires nationales, s'il ne sait pas que ses ancêtres ont combattu sur 1000 champs de bataille pour de nobles causes; s'il n'a pas appris ce qu'il a coûté de sang et d'efforts pour faire l'unité de notre patrie et dégager ensuite, du chaos de nos institutions vieillies, les lois qui nous ont fait libres; s'il ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil, l'instituteur aura perdu son temps". (Ernest Lavisse, préface à la dernière édition de son manuel, 1912).
L'historicisme français reprend en fait les thèses de Léopold von Ranke (milieu du XIXe siècle): refus de toute réflexion théorique, l'histoire est limitée à la collection de faits, l'historien est réputé passif face aux documents étudiés.
Pourquoi les Annales réussisent-elles?
Le terrain a été préparé par la Revue de synthèse historique de Henri Berr, lequel préconise une histoire-synthèse qui aborde toutes les dimensions du réel, de l'économique aux mentalités.
Plus largement, l'ambition d'une synthèse pluridisciplinaire est portée, outre la Revue de synthèse historique, par la sociologie durkheimienne et la géographie vidalienne. En ce sens, André Burguière a raison de souligner que "l'originalité du mouvement dont M. Bloch et L. Febvre sont les initiateurs tient plus à leur manière d'affirmer leur programme qu'au programme lui-même". (A. Burguière, "Histoire d'une histoire: la naissance des Annales", Annales, 11/1979, page 1350).
Les Annales profitent de l'effacement de ses rivaux: avant-guerre, Henri Berr refuse de constituer une école à la manière des durkheimiens; après-guerre, ses propos germanophobes le discréditent parmi les artisans d'un renouveau. Les durkheimiens sont affaiblis par la mort d'Emile Durkheim, leur dogmatisme et leur manque de reconnaissance universitaire. La géographie vidalienne s'essoufle en ce début des années trente.
Dernier avantage, décisif: les Annales vont adopter une posture inverse de celle des durkheimiens: au dogmatisme et au sentiment de supériorité qu'ont dégagé ces derniers, Lucien Febvre et Marc Bloch préfèrent se présenter comme des marginaux, rejetés par les méthodiques, et appeler à l'aide les autres sciences sociales pour supplanter cette école méthodique.
L'imposture fondatrice des Annales: se positionner comme des outsiders.
Le mythe des modestes débuts provinciaux ne tient pas. Lucien Febvre et Marc Bloch sont nommés après 1920 à l'Université de Strasbourg: loin d'être une quelconque université de province, celle-ci est la vitrine de la recherche française de l'époque, la deuxième université par importance après Paris (la Sorbonne est encore unifiée), elle abrite la deuxième bibliothèque universitaire de France, elle bénéficie de moyens financiers très importants et réunit l'élite des jeunes chercheurs français de l'époque.
En 1929, Marc Bloch et Lucien Febvre ne sont pas des anonymes, leurs thèses et leurs livres ont déjà été remarqués et appréciés. Peu après le lancement de la revue, ils s'installent d'ailleurs à Paris, l'un au Collège de France (L. Febvre), l'autre à la Sorbonne (M. Bloch), signes s'il en est de leur reconnaissance sociale et de leurs réseaux.
Prochain résumé (4/12): le temps de Marc Bloch et Lucien Febvre.
Résumé précédent (2/12): Introduction: pourquoi l'histoire est-elle aussi présente dans les médias?
Libellés : Fiche de lecture

3 Comments:
Bravo et merci pour ce site bien construit et notamment cette fiche qui m'est très utile bien que je n'en sois qu'à la première année d'une licence de sociologie.
Merci de jeter un peu (beaucoup ?) de lumière sur les Ecoles historiques, au programme de mon année de Master d'histoire... Bonne continuation.
Julie Robin-Wagner
Excellente fiche donnant un exposé éclairant sur l'émergence des annales, et remettant leurs premiers succès dans le contexte des années 1930
Encore merci pour ce travail, toujours de qualité, et bon courage.
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