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jeudi 6 septembre 2007

Enseigner l'histoire

Voici mes notes à l'écoute de l'émission La Fabrique de l'Histoire, sur France Culture, en date du 6 septembre 2007.

Ce jour-là, Emmanuel Laurentin propose de s'interroger sur l'enseignement de l'histoire et sur son passé, la naissance de cette discipline scolaire, mais aussi sur l'histoire de la formation des professeurs et des programmes, tout en se demandant comment les uns et les autres, professeurs, élèves, concepteurs de programmes se débrouillent avec les différentes finalités accordées par les différents gouvernements successifs de la France mais aussi par l'opinion publique à cette même discipline historique.
Pour ce faire, Emmanuel Laurentin a invité Rebecca Rogers, professeur d'histoire de l'éducation à Paris V, auteur d'un livre sur Les demoiselles de la Légion d'Honneur chez Perrin et un autre sur L'éducation des jeunes bourgeoises aux PUR; Annie Bruter, maître de conférences et chargée d'études et de recherches à l'INRP, l'Institut National de Recherche Pédagogique; Patrick Garcia, maître de conférences à l'IUFM de Versailles et coauteur avec Jean Leduc de L'enseignement de l'histoire en France de l'Ancien Régime à nos jours chez Armand Colin; et Benoît Falaize, chargé d'études et de recherches à ce même INRP.

L'émission commence par la diffusion d'une archive sonore enregistrée en 1911 au lycée Lakanal et retrouvée par Henri Chamoux, auteur du site archeophone.org. L'intervenant -anonyme- y affirme notamment que "le rôle de l'histoire est de démêler les conditions de l'apparition des hommes qui ont exercé leur influence sur l'humanité". Emmanuel Laurentin en profite pour poser sa problématique générale: qu'est-ce qu'on veut faire dire à l'enseignement de l'histoire -et à l'histoire elle-même? Naturellement, la réponse varie selon les périodes considérées.

_A quel moment peut-on dater le début de l'enseignement de l'histoire dans les institutions scolaires de l'Ancien Régime?
Pour Annie Bruter, si on entend par enseignement de l'histoire le simple fait de fréquenter le passé, alors sous l'Ancien Régime on le fréquentait beaucoup puisqu'étaient étudiés les langues anciennes, les textes anciens. Mais le but de cet enseignement était rhétorique: il s'agissait d'enseigner aux élèves l'art de la parole, y compris l'art de la parole historique.
Dès la fin du XVIIIe siècle apparaît l'idée de munir les élèves de connaissances pour qu'ils puissent agir dans le monde contemporain; mais à l'époque ces connaissances sont réservées aux futurs dirigeants: c'est l'éducation princière et aristocratique. Il y a cependant une tension qui s'observe entre cette volonté de réserver la connaissance de l'histoire -diplomatique, politique et militaire- à ceux qui sauraient s'en servir, et la promotion de ce même enseignement de l'histoire au rang de modèle.
La naissance de l'enseignement de l'histoire n'est pas datable en donnant une simple année. C'est un processus de longue durée, qui s'accélère à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle.

Patrick Garcia précise alors que les premiers programmes nationaux d'histoire apparaissent avec la Restauration. Cet enseignement de l'histoire est progressif car il convient tout d'abord de définir cette discipline, ce qui va prendre du temps. De ce point de vue, il est anachronique de parler d'enseignement de l'histoire sous l'Ancien Régime; plutôt il faudrait parler d'enseignement de choses historiques. L'histoire en tant que discipline n'est pas encore constituée.

_A quel moment apparaît le professeur d'histoire -qui n'enseigne que la discipline historique?
C'est là aussi un processus lent puisque sous la Restauration, la monarchie de Juillet encore, les enseignants de l'histoire sont des enseignants polyvalents, souvent de formation littéraire.
Pour qu'il y ait des professeurs d'histoire qui n'enseignent que l'histoire, encore faut-il fonder un cursus universitaire d'histoire. Or la licence d'histoire ne s'établit qu'à la fin du XIXe siècle. Et la spécialisation actuelle des professeurs d'histoire universitaire n'a pas d'équivalent ... dans l'histoire.

Sous l'Ancien Régime, l'enseignement de l'histoire n'a pas pour finalité d'éveiller l'esprit critique des élèves; c'est davantage un roman historique; au mieux il propose à travers les biographies étudiées autant d'exemples à suivre.
_A partir de quel moment essaie-t-on de rendre véritablement actif l'élève?
Dès Lavisse, la question de rendre actif l'élève est posée.

_A partir de quel moment essaie-t-on d'éveiller chez l'élève un regard critique sur l'histoire nationale?

Tout dépend de l'acception de l'expression "esprit critique". Pour Lavisse, il s'agit de former un citoyen -un citoyen républicain puisque Lavisse s'est rallié à la République. Même avant lui, pour Victor Duruy, il s'agit de former des dirigeants qui vont connaître les affaires du siècle et ont donc besoin d'un esprit critique. Evidemment cette disposition critique n'est pas tournée contre le roman national ou contre le régime politique (l'Empire pour Victor Duruy, la République pour Ernest Lavisse). Toutefois l'histoire n'a jamais eu pour fonction de façonner des inconditionnels: l'histoire a toujours eu pour revendication d'éclairer le monde.

_Quelles sont les finalités de l'enseignement de l'histoire au primaire?
Sous la Révolution, la finalité est morale et civique. Il faut attacher les enfants à la République en leur racontant l'histoire des peuples libres: celle des Spartiates ou celle des cantons suisses. Et, surtout, on veut leur enseigner l'histoire de la Révolution elle-même.
L'Empire a peu légiféré sur l'enseignement primaire.
Sous la Restauration et jusqu'à 1882 et la loi de laïcisation, l'histoire sainte est au programme du primaire. L'objectif est donc moral et religieux.
Cependant, dès la Monarchie de Juillet, un courant d'opinion réclame un enseignement de l'histoire nationale dès l'école primaire. Ce qui est souvent ignoré et mis sur le compte de la Troisième République. Il faut donner l'exemple de grands hommes pour mieux échauffer le coeur de ces jeunes élèves et ainsi les convaincre de verser leur sang pour la patrie.

_Quand la pédagogie propre à l'enseignement de l'histoire émerge-t-elle? Quand est-elle adoptée par les enseignants d'histoire?
Pour Benoît Falaize, le grand tournant est les années 1970.
Patrick Garcia propose lui comme premier tournant les années 1880: dès cet époque, un bilan de ce l'enseignement de l'histoire est dressé et émerge alors, déjà, la volonté de le transformer. Les années 1970 constituent effectivement le deuxième tournant.

Jean Leduc et François Grèzes-Rueff, dans leur Histoire des élèves en France: de l'Ancien Régime à nos jours (Armand Colin, 2006, 450 pages), notent que l'enseignement de l'histoire est toujours perçu comme ennuyeux; il ferait travailler essentiellement la mémorisation. Quant bien même les programmes, les méthodes, les publics ont changé.

A propos de la lettre de Guy Môquet dont la lecture est préconisée le 22 octobre 2007, les intervenants font remarquer que l'utilisation des enseignants d'histoire est une tradition en France; pour autant, les enseignants ne se laissent pas faire. Il faut donc prendre aussi en compte la culture civique et historique de ces enseignants. Il y a une force d'inertie face aux inflexions. Si certaines réformes emportent la conviction, telle celle de travailler à partir de documents ou encore celle de faire participer les élèves, d'autres tombent aux oubliettes. Pour comprendre ce décalage, peut-être faut-il enfin prendre en compte l'exception française, à savoir les concours de haut niveau qu'il faut passer en France pour devenir enseignant: CAPES, agrégation. Ces concours exigeants confortent le quant à soi des enseignants, pour le meilleur comme pour le pire.


Impression finale:
Une émission intéressante mais pas assez, à mes yeux, tournée vers l'époque contemporaine et le temps présent. Dans l'optique de l'ESD, ce qui est antérieur à la Troisième République importe peu.
J'aurais aimé entendre des critiques sur les moments et thèmes historiques étudiés en classe (pourquoi choisir telle période ou tel thème, pour former quel élève et donc quel futur citoyen et salarié), sur la façon dont nous, professeurs, enseignons cette matière, sur les horaires.

Pour aller plus loin:
_Un entretien entre Benoît Falaize et Nicolas Offenstadt sur La Grande guerre dans les manuels scolaires. Très intéressant pour l'ESD au CAPES d'histoire géographie mais aussi au-delà.
_Une page qui centralise des liens intéressants sur l'histoire en primaire notamment cette réflexion de l'IEN Georges Gauzente sur l'enseignement de l'histoire à l'école primaire consultable également .

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