Presentation: Jacques Le Goff, Saint Louis
Comment est-ce que je procède? Je propose des extraits que je juge significatifs de l'ouvrage: le plus souvent, ce sont l'introduction, le plan et la conclusion. Eventuellement, c'est moi qui souligne.
Avant-propos.
Introduction.
"Le XIIIe siècle central, qu'on a parfois appelé "le siècle de Saint Louis", a moins attiré les historiens que le XIIe siècle, créatif et bouillonnant, et le XIVe, qui s'enfonce dans la grande crise de l'automne du Moyen Age. Louis IX -entre son grand-père Philippe Auguste et son petit-fils Philippe Le Bel, qui ont accaparé l'attention des historiens- est, à notre surprise, "le moins connu des grands rois de France médiévale". Deux ouvrages récents, ceux de l'Américain William Chester Jordan et du Français Jean Richard, l'ont montré dominé par une idée, la fascination de la croisade et l'obsession de la Terre sainte. Saint Louis ne paraît bien plus complexe, son long règne de quarante-quatre ans est plus contrasté et la période où il a vécu plus agitée que ne le laisse entendre le terme d'"apogée" du Moyen Age par lequel on l'a parfois caractérisé.
Le XIIIe siècle n'est pourtant pas l'objet de cette étude. On l'y rencontrera, bien entendu, parce que Louis y a vécu et qu'il est la matière de sa vie et de son action. Mais ce livre traite d'un homme et ne parle de son temps que dans la mesure où il permet de l'éclairer. Mon propos n'est pas "le règne de Saint Louis", ni "Saint Louis et son royaume", "Saint Louis et la Chrétienté", ni "Saint Louis et son époque", même si je suis conduit à rencontrer ces thèmes. [...] Louis IX est, géographiquement, chronologiquement, idéologiquement, le plus central des grands personnages de la chrétienté du XIIIe siècle. De là l'idée de lui consacrer une biographie. Elle ne va pourtant pas de soi.
Quand j'ai -lentement, il y a plus de dix ans- décidé d'entamer une enquête sur un personnage majeur de l'Occident médiéval et de donner à son résultat la forme du genre biographique, j'imaginais que c'était, pour un historien, une entreprise difficile et que, eu égard à la façon de faire de l'histoire que j'avais jusqu'alors pratiquée, elle me dépayserait. J'avais raison sur le premier point et me trompais sur le second.
Le sentiment de la difficulté que j'évoque peut paraître à première vue paradoxal. Les publications biographiques ayant surabondé depuis quelques années, car le genre est à la mode, on peut penser qu'il s'agit là d'un exercice aisé, où il suffit d'être documenté, ce qui est généralement possible, et de posséder un certain talent d'écriture. L'insatisfaction que me procuraient la plupart de ces ouvrages anachroniquement psychologiques -ou usant trop facilement de la notion de mentalité pour jouer, sans vraie explication ni esprit critique, de l'exotisme du passé-, rhétoriques, superficiels, trop souvent anecdotiques, me forçaient à m'interroger sur les implications et sur les exigences de la biographie historique. Je me suis ainsi convaincu de cette évidence intimidante: la biographie historique est une des plus difficiles façons de faire de l'histoire.
En revanche, en pensant me dépayser, j'ai retrouvé presque tous les grands problèmes de l'enquête et de l'écriture historique auxquels je m'étais affronté jusqu'alors. Certes, j'ai été confirmé dans l'idée que la biographie est une façon particulière de faire de l'histoire. Mais elle ne requérait pas seulement les méthodes intrinsèques à la pratique historienne: position d'un problème, quête et critique des sources, traitement dans une durée suffisante pour repérer la dialectique de la continuité et du changement, écriture propre à mettre en valeur un effort d'explication, conscience de l'enjeu actuel -c'est-à-dire, d'abord, de la distance qui nous sépare- de la question traitée. [...]
Car il y a eu -particulièrement sensible dans le mouvement issu des Annales- une éclipse de la biographie historique au coeur du XXe siècle, malgré quelques exceptions éclatantes. Les historiens ont plus ou moins abandonné le genre aux romanciers -leurs vieux concurrents en ce domaine. Marc Bloch le constatait -sans le mépris qu'on a prétendu pour cette forme historiographique, avec regret au contraire-, probablement avec le sentiment que la biographie, comme l'histoire politique, n'était pas prête à accueillir les renouvellements de la pensée et de la pratique historiennes. [...]
Auijourd'hui où l'histoire, avec les sciences sociales, connaît une période d'intense révision critique de ses certitudes, au sein de la mutation générale des sociétés occidentales, la biographie me semble en partie libérée des blocages où de faux problèmes la maintenaient. Elle peut même devenir un observatoire privilégié pour réfléchir utilement sur les conventions et sur les ambitions du métier d'historien, sur les limites de ses acquis, sur les redéfinitions dont il a besoin.
C'est pourquoi, en présentant ce livre, en définissant ce que j'ai cherché à faire, il me faut exposer ce que ne doit pas être une biographie historique aujourd'hui. Car ce sont ces refus qui m'ont fait retrouver, sur un terrain particulièrement difficile, mes façons de faire de l'histoire, en mutation, plus visiblement peut-être ici qu'ailleurs.
Habitué par ma formation d'historien à tenter une histoire globale, j'ai été rapidement frappé par l'exigence de la biographie à faire de son personnage ce que nous avons considéré, Pierre Toubert et moi, comme un sujet "globalisant" autour duquel s'organise tout le champ de la recherche. [...] Saint Louis participe à la fois de l'économique, du social, du politique, du religieux, du culturel; il agit dans tous ces domaines, en les pensant d'une façon que l'historien doit analyser et expliquer -même si la recherche d'une connaissance intégrale de l'individu en question demeure une "quête utopique". Il faut, en effet, plus que pour tout autre objet d'étude historique, savoir ici respecter les manques, les mlcaunes que laisse la documentation, ne pas vouloir reconstituer ce que cachent les silences de et sur Saint Louis, les discontinuités et les disjonctions aussi, qui rompent la trame et l'unité apparente d'une vie. Mais une biographie n'est pas seulement la collection de tout ce qu'on peut et de tout ce qu'on doit savoir sur un personnage.
Si un personnage "globalise" ainsi une somme de phénomènes de nature diverse, ce n'est pas parce qu'il serait plus "concret" par rapport à d'autres objets de l'historien. [...] la démarche biographique, plus encore que les autres démarches historiques, vise à produire "des effets de réel". Ce qui la rapproche encore plus de la démarche du romancier. Ces "effets de réel" ne relèvent pas seulement du style, de l'écriture de l'historien. Celui-ci doit être capable, grâce à sa familiarité avec les sources et avec la période où vit son personnage, de mettre dans les documents eux-mêmes, grâce à un "démontage approprié", des "effets de réel" à la vérité desquels on peut conclure. Ou, plus simplement, de décortiquer ces documents pour y faire apparaître ce qui entraîne une conviction raisonnable de réalité historique. On verra que Saint Louis bénéficie d'un témoin exceptionnel, Joinville, qui fait souvent dire à l'historien: "Ah oui! c'est cela, c'est bien le "vrai" Saint Louis!" Et pourtant, l'historien doit rester sur ses gardes.
Il choisit, en effet, de se soumettre à une contrainte majeure: celle de la documentation qui dicte l'ambition et les limites de son enquête. Il diffère en cela du romancier, même quand celui-ci se préoccupe de s'informer sur la vérité qu'il prétend décrire. Or, il se trouve que Saint Louis est (avec saint François d'Assise) le personnage du XIIIe siècle sur lequel nous sommes le mieux renseignés de première main. Parce qu'il a été roi et parce qu'il a été saint. L'histoire a parlé surtout des grands et elle ne s'est longtemps intéressée à eux que comme des individus. C'est particulièrement vrai au Moyen Age. Mais l'avantage apprent que présente ainsi le dossier Saint Louis pour l'historien est largement balancé par les doutes que l'on peut entretenir sur la fiabilité de ces sources. Elles risquent plus que d'autres sinon de mentir, du moins de nous présenter un Saint Louis imaginé, imaginaire.
Une première rauson tient à la qualité et aux objectifs des biographes anciens de Louis qui sont presque tous, les plus importants en tout cas, des hagiographes. Ils ne veulent pas seulement faire de lui un roi saint. Ils veulent en faire un roi et un saint selon les idéaux des groupes idéologiques auxquels ils appartiennent. Il existe ainsi un Saint Louis des nouveaux ordres mendiants -Dominicains et Franciscains- et un Saint Louis des Bénédictins de l'abbaye royale de Saint-Denis, davantage saint mendiant pour les premiers, plutôt roi "national" modèle pour les seconds. Autre cause de manipulation, les sources qui présentent le personnage du roi sont essentiellement des sources littéraires. Ce sont surtout des Vitae, des Vies de saint écrites en latin. Or la littérature médiévale se distribue en genres qui obéissent à des règles. Le genre hagiographique, même si l'évolution de la conception de la sainteté au XIIIe siècle lui consent un peu plus de liberté, est donc plein de stéréotypes. Le Saint Louis de nos sources n'est-il qu'un assemblage de lieux communs? J'ai dû consacrer toute la partie centrale de mon étude à évaluer la fiabilité de ces sources, en étudiant les conditions de la production de la mémoire de Saint Louis au XIIIe et au tout début du XIVe siècle, non seulement selon les méthodes classiques de la critique des sources mais, plus radicalement, en tant que production systématique de mémoire. Il m'a fallu me demander s'il était possible d'approcher un Saint Louis qu'on pourrait dire "vrai", vraiment historique, à travers les sources.
La nature de ces Vies constituait à la fois une justification et un nouveau danger pour mon entreprise. La Vie hagiographique est une histoire, même si le récit s'organise autour de manifestations de vertus et de piété, et comporte, en général à part, un catalogue de miraclese. Je pouvais, en passant de la biographie hagiographique du XIIIe siècle à la biographie historique de la fin du XXe siècle, vérifier la fausse opposition qu'on a voulu récemment ranimer entre l'histoire narrative et une histoire "structuraliste" -que l'on aurait naguère nommé sociologique et, plus tôt encore, institutionnelle. Or toute histoire est narrative car, se plaçant par définition dans le temps, dans la successivité, elle est obligatoirement associée au récit. Mais pas seulement. D'abord le récit, contrairement à ce que beaucoup croient -même chez les historiens-, n'a rien d'immédiat. Il est le résultat de toute une série d'opérations intellectuelles et scientifiques que l'on a tout intérêt à rendre visibles, voire à justifier. Il induit aussi une interprétation et il comporte, lui aussi, un sérieux daner. Jean-Claude Passeron a signalé le risque de "l'excès de sens et de cohérence inhérent à toute approche biographique". Ce qu'il nomme "l'utopie biographique" ne consiste pas seulement dans le risque de croire que "rien n'est insignifiant" dans le récit biographique sans choix ni critique, il est peut-être plus encore dans l'illusion qu'il reconstitue authentiquement un destin. Or, une vie, et peut-être encore plus la vie d'un personnage doté d'un pouvoir aussi fort dans la réalité politique et symbolique qu'un roi doublé d'un saint, peut-être illusoirement conçue comme prédéterminée par sa fonction et par sa perfection finale. Aux modèles qui ont inspiré les hagiographes, n'ajoutons-nous pas un modèle suggéré par la rhétorique historienne que Giovanni Levi a défini comme associant "une chronologie ordonnée, une personnalité cohérente et stable, des actions sans inertie et des décisions sans incertitudes"?
J'ai essayé de plusieurs façons d'échapper à la logique contraignante de cette "illusion biographique" dénoncée par Pierre Bourdieu. Saint Louis ne va pas imperturbablement vers son destin de roi saint, dans les conditions du XIIIe siècle et selon les modèles dominants de son temps. Il se construit lui-même et construit son époque autant qu'il est construit par elle. Et cette construction est faite de hasards, d'hésitations, de choix. Il est vain de vouloir imaginer une biographie -de même que tout phénomène historique- autrement que comme nous savons qu'elle s'est déroulée. On n'écrit pas l'histoire avec des si. Mais nous devons percevoir qu'en de nombreuses occasions Saint Louis, même s'il croyait lui-même l'histoire menée par la Providence, aurait pu agir autrement qu'il ne l'a fait. Pour un chrétien, il peut exister plusieurs façons de réagir aux provocations de la Providence tout en lui obéissant. J'ai tenté de montre que Louis se définissait peu à peu à travers une succession de choix inopinés. Et j'ai constamment interrompu le fil de sa trajectoire biographique en cherchant à rendre compte des problèmes qu'il rencontrait à différentes étapes de sa vie. J'ai aussi essayé de définir les difficultés que pose à l'historien le repérage de ces moments de vie. Le couple de gouvernants, unique dans l'histoire de la France, qu'il a longtemps formé avec sa mère, Blanche de Castille, rend impossible à l'historien de dater une "prise de pouvoir de Louis IX" comme on le fait pour Louis XIV. Quand il apprend le raid mongol en Europe centrale, quand la maladie le met au seuil même de la mort, quand il est libéré de captivité par les musulmans en Egypte, quand il rentre de Terre sainte dans son royaume après six ans d'absence, Louis doit choisir. Il doit prendre les décisions qui composent dans l'imprévisibilité le personnage qui sera finalement Saint Louis. Et je n'évoque que quelques-uns des évènements importants qui ont requis de lui des décisions lourdes de conséquences. C'est dans la quotidienneté de l'exercice de sa fonction royale et dans la construction, secrète, inconsciente et incertaine, de sa sainteté que l'existence de Saint Louis devient une vie dont le biographe peut tenter de rendre compte.
Giovanni Levi affirme avec justesse que "la biographie constitue [le lieu idéal pour vérifier le caractère intersticiel -et néanmoins important- de la liberté dont disposent les agents, comme pour observer la façon dont fonctionnent concrètement des systèmes normatifs qui ne sont jamais exempts de contradictions".
Première partie: La vie de Saint Louis.
I. De la naissance au mariage (1214-1234).
II. Du mariage à la croisade (1234-1248).
III. La croisade et le séjour en terre sainte (1248-1254).
IV. D'une croisade à l'autre et à la mort (1254-1270).
V. Vers la sainteté: de la mort à la canonisation (1270-1297).
Deuxième partie: La production de la mémoire royale. Saint Louis a-t-il existé?
I. Le roi des documents officiels.
II. Le roi des hagiographes mendiants: uin saint roi du christianisme rénové.
III. Le roi de Saint-Denis: un saint roi dynastique et "national".
IV. Le roi des "exempla".
V. Préfiguration de Saint Louis dans l'Ancien Testament.
VI. Le roi des "miroirs des princes".
VII. Le roi des chroniqueurs étrangers.
VIII. Le roi des lieux communs: Saint Louis a-t-il existé?
IX. Le "vrai" Louis IX de Joinville.
X. Saint Louis entre le modèle et l'individu.
Troisième partie: Saint Louis, roi idéal et unique.
I. Saint Louis dans l'espace et le temps.
II. Les images et les mots.
III. Les paroles et les gestes: le roi prud'homme.
IV. Le roi des trois fonctions.
V. Saint Louis, roi féodal ou roi moderne?
VI. Saint Louis en famille.
VII. La religion de Saint Louis.
VIII. Conflits et critiques.
IX. Saint Louis, roi sacré, thaumaturge et saint.
X. Le roi souffrant, le roi Christ.
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