Quatrième épisode de ma fiche de lecture de
L'histoire en miettes: des Annales à la nouvelle histoire par
François Dosse.
2. Le temps de Marc Bloch et Lucien Febvre.Les Annales et la politique.Au début de sa vie intellectuelle, de 1907 à 1909 notamment,
Lucien Febvre est un fervent socialiste; mais au moment de la création des Annales, il n'est plus engagé politiquement.
Quant à
Marc Bloch, il est favorable au Front populaire en 1936 puis hostile au pacte de Munich en 1938.
Les Annales des années trente ont bien une
tonalité socialisante,
mais celle-ci est de peu de poids vu le
rejet du politique qui réunit les membres de cette revue.
Les Annales passent à côté du totalitarisme stalinien car elles se limitent aux progrès des forces productives.
De même les Annales passent à côté du nazisme et du fascisme.
Marc Bloch en a lucidement analysé les raisons dans
L'Etrange Défaite: les
Annales ont adopté un certain fatalisme, qui privilégiait les forces massives et niait le rôle des individus, de l'engagement
*.
De gauche, les Annales ne sont pas pour autant un noyau d'intellectuels marxistes. Il faut éviter à ce sujet l'anachronisme et resituer le contexte:
jusqu'aux années trente, le marxisme est peu connu, cantonné aux partis ouvriers.
Plutôt, c'est un marxisme diffus qui a -en partie- influencé les Annales: même valorisation de l'économique et du social, des structures sous-jacentes, de la matérialité historique; même volmonté totalisante d'embrasser le réel.
Du reste,
Lucien Febvre critique régulièrement les ouvrages marxistes dont il rend compte, dénonçant le "plan à tiroirs", l'étude privilégiée des mouvements populaires, des leaders révolutionnaires.
Exemple: quand
La Guerre des paysans d'
Engels est traduite, en 1930,
Lucien Febvre titre son compte-rendu: "
Un livre périmé"; puis il écrit: "
Pour connaître Engels, oui. Pour connaître la guerre des paysans, c'est une plaisanterie."
En outre,
Lucien Febvre reproche à
Karl Marx le caractère prophétique de sa thèse, sa volonté de démontrer une vérité à tout prix, de n'envisager le matériau historique que comme autant de preuve pour étayer sa démonstration. A cette démarche causale de
Karl Marx,
Lucien Febvre préfère la notion d'interdépendance des phénomènes.
A gauche, le marxisme, à droite, l'historicisme: la troisième voie des Annales.Les Annales innovent en refusant une conception passéiste de l'histoire (au sens de déconnectée du présent).
Lucien Febvre invite l'historien à
s'inspirer des problèmes du temps présent pour interroger le passé. De même
Marc Bloch oppose le métier d'antiquaire enfermé dans le culte du passé à celui d'historien qui a le goût de regarder autour de lui.
Pour les Annales, la relation passé-présent fonctionne dans les deux sens: le présent permet de mieux connaître le passé, sans connaissance du passé il n'est pas possible d'agir sur le présent. Or, les
Annales adhèrent à une logique gestionnaire du système capitaliste, où les historiens ont un rôle à jouer auprès des décideurs politiques: aucun membre des
Annales première génération ne sera invité à accompagner un pouvoir politique, mais des banquiers et des technocrates sont régulièrement invités à écrire dans les
Annales.
Les Annales, une revue qui privilégie l'économique et le social.Le contexte est favorable:_en 1927,
Henri Hauser a obtenu la création de la première chaire d'histoire économique. "
Dernier tenant d'une histoire économique présérielle" (
Olivier Dumoulin,
Dictionnaire des sciences historiques), il se méfie des courbes statistiques préconisées par
F. Simiand.
_le sociologue durkheimien
François Simiand est justement le précurseur de cette nouvelle histoire économique puisqu'il construit un appareil statistique pour mieux cerner les cycles qui animent régulièrement la société.
_
Ernest Labrousse reprend l'apport de
F. Simiand en l'adaptant à l'histoire. Pour expliquer la Révolution française, il réussit à mêler le long terme et l'évènementiel.
Exemples:
-sur le long terme, sa recherche sur les prix et les revenus démontre que l'ascension de la bourgeoisie repose sur la prospérité du XVIIIe siècle.
-sur le court terme, les crises de subsistances permettent de mieux comprendre les mobilisations populaires. Il est le premier à corréler la prise de la Bastille le 14 juillet au "maximum" des prix du pain.
Ce qui est notamment original chez
E. Labrousse, c'est qu'il prend en compte les évènements (ce que contestent
M. Bloch et
L. Febvre) mais en même temps il dépasse le récit évènementiel classique de l'école méthodique.
Les Annales, une revue qui valorise l'histoire-problème.Cf.
Lucien Febvre: "
Elaborer un fait, c'est construire"; ou encore: "
Toute histoire est un choix".
Les Annales, une revue qui ambitionne une histoire comparatiste.En 1928, à Oslo,
Marc Bloch propose un programme d'histoire comparée des sociétés européennes. Là aussi, c'est
un emprunt aux sociologues durkheimiens: pour ces derniers, le comparatisme était le moyen de faire de la sociologie une science.
Marc Bloch veille cependant à "historiciser" la démarche comparatiste, c'est-à-diore à la contextualiser dans le temps et dans l'espace.
L'histoire comparatiste présente deux intérêts:
_l'historien peut ainsi
accéder aux causes fondamentales et dépasser les seules ressemblances et dissemblances de surface.
_elle permet de
sortir l'histoire des frontières artificielles:
par exemple, ne pas s'enfermer dans les frontières administratives de la France actuelle alors que l'on étudie le Moyen Age.
Un résultat probant d'histoire comparatiste: partant d'un point de vue européen dans son étude de la société féodale,
Marc Bloch constate une rupture interne à partir de l'héritage commun de l'Antiquité entre l'Europe occidentale et le reste de l'Europe.
L'intérêt des Annalistes pour l'étude des mentalités.Deux sources: la psychologie et la sociologie durkheimienne.
Lucien Febvre est plus sensible à la préoccupation psychologique, à la confrontation entre l'homme et son univers mental. Peu de succès par la suite: la psychologie historique est vite devenue désuète.
Marc Bloch est davantage influencé par la sociologie durkheimienne, il s'intéresse aux pratiques collectives, aux représentations mentales non conscientes des groupes sociaux. Grand succès par la suite avec l'anthropologie historique.
Au centre de la problématique de Lucien Febvre, le binôme individu/ société: "
L'individu n'est jamais que ce que permettent qu'il soit et son époque, et son milieu social."
Exemple: dans son
Luther (
L. Febvre,
Un destin: Martin Luther, 1928),
Lucien Febvre confronte la psychologie d'un individu, Luther, à l'univers mental de l'Allemagne du XVIe siècle. C'est de leur rencontre que naît la réforme de l'Eglise, la dissidence avec Rome.
Le danger pour l'historien est de succomber à ce "
péché des péchés, le péché entre tous irrémissible: l'anachronisme" (
L. Febvre,
Rabelais ou le problème de l'incroyance au XVIe siècle, 1942).
Exemple: dans son
Rabelais,
L. Febvre s'attaque à la thèse d'
Abel Lefranc qui fait de Rabelais un rationaliste, un libre penseur. Il s'interroge sur la possibilité de l'incroyance au XVIe siècle et reconstitue à cet effet l'outillage mental de l'époque pour en déduire que
Abel Lefranc a commis le péché d'anachronisme, qu'il a lu les textes du XVIe siècle avec les yeux d'un lecteur du XXe siècle. L'outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas, selon
L. Febvre, l'irruption d'une pensée logique qui naît plus tardivement avec le XVIIe siècle cartésien, Galilée et Port-Royal. Il montre à quel point le christianisme encadre totalement la vie collective et individuelle au XVIe siècle: "
C'était l'air même qu'on respirait". La religion de Rabelais ne peut se lire au regard de l'agnosticisme futur, mais doit au contraire être référée à Erasme, à la pensée de la Renaissance pour laquelle il s'agit d'affirmer l'absolue valeur de la nature et de l'humanité.
Plus tard,
Mikhaïl Bakhtine (
M. Bakhtine,
L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et à la Renaissance, 1970) interprète plutôt l'oeuvre de Rabelais comme un témoignage d'une culture populaire, spécifique, extérieure à la culture savante, officielle. Rabelais aurait réussi à retrouver la spontanéité de cette culture brimée par la culture d'Etat. L'importance accordée par Rabelais aux activités corporelles, à la vie matérielle ne ferait que reprendre l'héritage de cette culture, lieu de résistance.
Marc Bloch invite l'historien à être plus attentif au non-dit des documents.
Exemple: les hagiographies du haut Moyen Age ne nous apprennent rien sur les saints eux-mêmes; leur intérêt tient plutôt dans l'aperçu qu'elles donnent des catégories mentales de l'époque.
La Première Guerre mondiale a guidé l'écriture de Marc Bloch sur Les Rois thaumaturges (1924):
il y fait l'expérience de la rumeur, de la fausse nouvelle à propos d'une sentinelle allemande prise pour un espion à la suite d'une confusion homophonique (Braisne/ Brême)
*. Il n'y a pas que l'histoire avérée qui peut avoir des effets de réel: "
Les fausses nouvelles [...]
ont rempli la vie de l'humanité". Dans
Les Rois thaumaturges,
Marc Bloch ne se contente pas de constater la pratique royale de la guérison, il s'interroge aussi sur la réception de ce miracle, sur son rôle dans la consolidation du pouvoir royal. Le point culminant est atteint avec les XVIe et XVIIe siècles: "
L'absolutisme est une sorte de religion". C'est la contestation politique de l'absolutisme, tant en Angleterre qu'en France, qui aurai raison de cette croyance.
Prochain résumé (5/12):
les années Braudel.
Résumé précédent (3/12):
la préhistoire des Annales.