En cette semaine de rentrée scolaire,
la Fabrique de l'Histoire a décidé de s'intéresser, justement, à l'enseignement de l'Histoire. Depuis un an et demi et la pétition
"Liberté pour l'histoire" qui affirmait que la politique de l'Etat "
même animée des meilleures intentions, n'était pas la politique de l'Histoire", un agacement croissant peut être noté du côté des enseignants face à la multiplication des notes et des injonctions venant d'en haut -du ministère- ou plus haut encore (le Très Haut?) -de l'Elysée. Un agacement relancé avant l'été par
la demande faite par le Président de la République de lire une lettre de Guy Môquet chaque 22 octobre dans les classes; une demande qui s'ajoute à bien d'autres, plus anciennes, destinées à mettre en avant tel ou tel personnage ou évènement du passé.
Le lundi 03 septembre, la Fabrique s'intéresse à comment l'histoire est écrite et enseignée aujourd'hui.
Le mardi 04 septembre, la Fabrique fait le point sur l'histoire scolaire de la colonisation.
Le mercredi 05 septembre, la Fabrique revient sur
les manuels scolaires.
Le jeudi 06 septembre, la Fabrique s'interroge sur
la naissance de l'histoire comme discipline scolaire.
L'invité de ce lundi 03 septembre est
Pierre Milza, historien de l'Italie, des fascismes, des relations internationales puis biographe: de Verdi, de Napoléon III et, tout récemment, de Voltaire.
Première partie: Comment s'écrit l'histoire? L'exemple de Voltaire, historien de Louis XIV."
Ce n'est pas seulement la vie de Louis XIV qu'on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. On veut essayer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme, mais l'esprit des hommes dans le siècle le plus éclairé qui fut jamais.Tous les temps ont produit des héros et des politiques; tous les peuples ont éprouvé des révolutions: toutes ces histoires sont presque égales pour qui ne veut mettre que des faits dans sa mémoire. [...]
Il ne faut pas qu'on s'attende à trouver ici, plus que dans le tableau des siècles précédents, les détails immenses des guerres, des attaques de villes prises et reprises par les armes, données et rendues par des traités. Mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, et disparaissent pour ne laisser voir que les grands évènements qui ont fixé la destinée des empires. Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit. On ne s'attacera, dans cette histoire, qu'à ce qui mérite l'attention de tous les temps, à ce qui peut peindre le génie et les moeurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction, et conseiller l'amour de la vertu, des arts, et de la patrie."
Voltaire, Le siècle de Louis XIV, introduction.
Pour
Pierre Milza, c'est
un texte révolutionnaire sur l'épistémologie de l'histoire. Un texte qui vient cent ans à peine après
Bossuet lequel proposait, plus qu'une histoire-bataille, l'apologie de la religion chrétienne. Moins d'un siècle après,
Voltaire invente la discipline historique. Avec des problématiques de notre temps: "Tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit".
Voltaire n'écarte pas les évènements mais il a cette volonté d'aller chercher ce que
Pierre Renouvin appelait les "forces profondes", la civilisation: l'histoire du
Siècle de Louis XIV, c'est l'histoire de la civilisation française.
Son histoire est en même temps une histoire du temps présent. Car ce
Siècle de Louis XIV, comme le connaît-il?
Voltaire le connaît certes à travers les archives puisqu'il a été historiographe de Louis XV. Mais il le connaît aussi par les témoins, notamment ceux rencontrés dans sa jeunesse quand il fréquentait l'entourage de la duchesse du Maine, à Sceaux. Sa méthode est celle des historiens du temps présent: interroger les archives, interviewer les témoins et pouvoir confronter les archives aux témoignages.
Emmanuel Laurentin fait cependant remarquer que
Le siècle de Louis XIV comporte aussi une dimension hagiographique que les historiens d'aujourd'hui évitent de pratiquer: ainsi quand il distingue quatre grands siècles, "
quatre âges heureux" -dont celui de Périclès et celui de Louis XIV.
Pierre Milza fait tout d'abord remarquer que bien des manuels font encore référence à ce "siècle de Périclès". De plus
Voltaire ne fait que constater qu'il y a de grands périodes dans l'histoire de l'humanité et des périodes qui sont un peu plus obscures.
Emmanuel Laurentin nuance: ces mêmes périodes obscures sont réévaluées aujourd'hui. Ainsi des travaux de
Georges Duby et
Jacques Le Goff sur le Moyen Age.
Pierre Milza demande alors de ne pas faire d'anachronisme: on peut pas pas reprocher à
Voltaire de ne pas être un
Fernand Braudel.
Emmanuel Laurentin demande alors à son invité pourquoi il en est venu à étudier
Voltaire?
Voltaire, pour
Pierre Milza, c'est l'homme de la tolérance, de la lutte contre l'infâme. Or, depuis une quinzaine d'années, après l'affaire Salman Rushdie ou plus récemment l'affaire Redeker, il y a cette phrase qui revient dans les manifestations: "
Au secours Voltaire!" Et en même temps, beaucoup de nos contemporains sont réticents à l'égard de ce personnage. Comment comprendre ce paradoxe chez nos contemporains? Comment expliquer la contradiction chez l'homme du passé entre le
Voltaire courtisan et son double combattant?
Emmanuel Laurentin demande alors:
Que va-t-on chercher dans le passé? Un exemplum ou la vérité -d'un personnage, d'une époque?Pierre Milza rappelle alors la célèbre phrase de
Benedetto Croce: "
Il n'y a d'histoire que contemporaine". Nous nous intéressons à un personnage, à une époque, à un problème historiques que par rapport à nos préoccupations. L'intolérance est aujourd'hui une préoccupation majeure. Le totalitarisme, politique ou religieux, est un phénomène de notre temps. Et dans ce cas-là, nous appelons au secours ces personnages ou époques historiques.
II/ Comment l'histoire est-elle enseignée dans notre pays?Pierre Milza a commencé à rédiger des manuels pour le premier cycle dans les années 1970; puis, à la fin des années 1970, il a poursuivi la rédaction de manuels, cette fois destinés au second cycle, de la sixième à la terminale [il est rare aujourd'hui qu'une collection couvre les sept années du cycle secondaire].
Ce qui l'a frappé à ses débuts dans l'édition scolaire, c'est le passage du noir et blanc à la couleur pour les photographies. Il reconnaît que, d'un point de vue technique, le manuel est devenu plus attrayant.
Deux changements sont moins positifs à ces yeux: d'une part, il a fallu réduire le nombre de pages; d'autre part, le discours a changé: les manuels sont passés d'un récit cursif -par exemple sur la bataille de Marathon- à un résumé, plus sec et plus elliptique. Selon
Pierre Milza, un enfant pouvait mieux comprendre autrefois l'évolution des choses à travers un récit construit et accessible qu'avec les résumés proposés aujourd'hui, d'autant plus succincts qu'il faut laisser de la place aux images.
Les manuels ont fondu (335 pages pour le seul
Malet-Isaac de
5e sur l'histoire romaine, édition de 1931)
en même temps que les programmes: ainsi les Hittites ont disparu du programme de 6e.
Et là, pour
Pierre Milza, on touche un élément fondamental de l'histoire.
L'histoire, à quoi ça sert? Ca sert à avoir une mémoire. De même qu'une personne ne peut se passer de sa mémoire, de ce qui s'est passé dans son enfance, de même aucune civilisation ne peut se reproduire sans avoir cette mémoire. Or il y a des pans de la mémoire collective qui ont complètement disparu: l'Irak contemporain fait la une de l'actualité alors que l' "Irak" d'il y a 2000 ans n'est plus étudié.
Une première explication, c'est que les horaires ont diminué; mais aussi il a fallu faire rentrer de nouveaux espaces dans l'histoire étudiée: Russie, Chine, Afrique, l'Europe. Il a fallu également réintroduire l'histoire récente.
Pierre Milza a signé, avec d'autres historiens (dont
Jean-Pierre Azéma,
Marc Ferro et
René Rémond) la pétition
"Liberté pour l'histoire" en décembre 2005.
Pierre Milza reconnaît que ce n'est pas sans difficulté qu'il a signé cette pétition: car elle englobait la loi Gayssot, qui a le mérite de limiter les élucubrations des négationnistes sur la Shoah. Mais en même temps il fallait être cohérent: si on demandait à ce que l'Etat n'intervienne pas, que l'Histoire ne devienne pas un objet juridique, il fallait s'opposer à cette loi Gayssot.
Pierre Milza a alors pensé à
Madeleine Rébérioux (grande historienne, présidente de la Ligue des Droits de l'Homme, longtemps communiste) qui était contre la loi Gayssot; mais bien esseulée à ce moment-là.
Emmanuel Laurentin en vient alors à l'idée de Nicolas Sarkozy que la dernière lettre de Guy Môquet à sa famille soit lue dans les lycées le 22 octobre. Dès que cette annonce a été faite, des professeurs se sont insurgés sur internet contre cette nouvelle commémoration imposée, après l'esclavage, la colonisation, la Shoah.
Pour
Pierre Milza, il faut d'abord reconnaître que la réaction de certains professeurs est du type "
Touche pas à mon Môquet!" Lui n'est pas gêné que cette lettre de Guy Môquet soit lue; ni qu'un Président de la République demande aux professeurs de la lire; le gêne davantage qu'une date soit fixée, que la lecture soit autant encadrée: car revient alors le travers des lois mémorielles. Il y a un peu de cette "caporalisation mémorielle" que dénonce
Jean-Pierre Azéma dans
L'Histoire de septembre 2007.
Pierre Milza pense qu'en définitive cette lecture sera vite abandonnée, que les 3/4 des professeurs ne la feront pas.
La France est un pays où la question de l'Histoire, de la gestion de la mémoire sont singulières.
Antoine Prost a pu ainsi écrire à propos d'une autre crise de l'enseignement de l'histoire, à la fin des années 1970 (pour ou contre la chronologie en cours d'histoire): "
Il n'y a pas d'autre pays au monde où l'enseignement de l'histoire soit une question d'Etat, pas d'autre pays où le chef de l'Etat estimerait de sa compétence de porter un jugement sur cet enseignement".
Pierre Milza resitue le contexte: la critique portée par
Alain Decaux s'adressait à la réforme Haby. Les concepteurs des programmes avaient introduit de l'anthropologie historique (par exemple, le paysan au Moyen Age) mais en chassant toute chronologie. Or
l'histoire sert aussi à montrer que le temps passe.
Par rapport à cette citation d'
Antoine Prost,
Pierre Milza objecte que les historiens ne sont pas propriétaires de la science historique ni même de l'enseignement de l'histoire: les deux appartiennent à la société. Or il y a un côté corporatiste, autant chez les chercheurs que chez les enseignants.
Pierre Milza regrette aussi l'autoflagellation des historiens et enseignants français (comme italiens), comme si leur tâche se limitait à examiner les poubelles de l'Histoire, française en particulier.
Pour aller plus loin:_
Pierre Milza,
Voltaire, Librairie Académique Perrin, août 2007, 913 pages.
